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Délires monarchiques

Auteur: Souleymane Jules Diop

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« Ne pas mentir : c’est une défense qu’on ne fait qu’aux enfants. On ne demande jamais aux adultes de ne pas mentir »Henry de MONTHERLANT

 
 
Des hommes comme Abdoulaye Wade, la nature n’en fait que très peu. Et quoi que nous pensions de lui, nous garderons de ce spécimen, sa parfaite maîtrise de l’art de la manipulation des foules. Personne avant lui n’avait une si grande maîtrise à la fois de la science et de l’art, de la théorie et de la pratique. On le compare souvent à Machiavel. Il dépasse de loin le florentin, qui était sans doute un grand théoricien de la politique, tout en étant un piètre carriériste qui a fini ses jours dans la disgrâce, conspué par les florentins, accusé de complicité avec les Médicis. C’est chez Wade, qui n’a pourtant rien écrit de semblable, jamais cité un auteur de science politique, paresseux lecteur, que tout ce que l’auteur d’Il Principe a produit de savant trouve son achèvement. Si Machiavel devait revenir à la vie, il rendrait un grand hommage à son disciple de Kébémer, qui l’a dépassé dans son art. Il est à la fois Cesar dans la stratégie politique, Cicéron dans l’art du discours. 
Ce qu’Abdoulaye Wade a comme cursus honorum n’est pas moins digne. Il est parvenu à domestiquer un peuple par nature hostile, à imposer sa monocratie à un pays où les citoyens choisissent démocratiquement leurs élus depuis 1848. Tout en gardant les apparences d’une grande démocratie, il a réussi à façonner un Parlement docile, une Justice soumise et un peuple endormi. Tous les députés sont de son camp, tous les sénateurs élus ou désignés parmi ceux de son camp. Alors que le principe du suffrage universel et de la démocratie représentative semblaient acquis, il s’est arrogé le droit de désigner son successeur, nommé parmi ses sénateurs. Il nous oblige à reculer de trente ans, ramenant au goût du jour une pratique qu’il avait lui-même dénoncée, la succession par désignation. Il avait déclaré publiquement que la Constitution ne lui permettait pas de se représenter pour un troisième mandat successif à la présidence, le voilà engagé dans une nouvelle bataille, un âge sans doute inconnu, mais que l’on sait proche des 90 ans. Et comme si les choses n’étaient pas claires pour tout le monde, il est prêt à violer le principe de la séparation des pouvoirs, en conférant à son Assemblée nationale le droit de faire la loi, de l’interpréter et de l’exécuter. Tous ceux qui ne sont pas d’accord avec ses interprétations sont exclus du Parlement, contrôlé d’une main de fer par son propre neveu. Toute l’économie est passée aux mains de sa famille. Son fils contrôle tous les grands chantiers, tous les investissements, sans que nous trouvions à redire. Tout ce que le pays compte en objecteurs de conscience, il l’a domestiqué et privatisé, en distribuant sans aucune limite les postes ministériels et les positions de rente. Qu’importe le rôle, la fonction, l’essentiel est de se situer du bon côté de la faille qui sépare les pauvres et les riches, les oubliés et les privilégiés. Les voix qui osent s’élever pour le dénoncer sont noyées dans une mer d’injures et de calomnies. Tous les ouvrages qui ne font pas l’éloge de ce régime, 26 au total, sont systématiquement interdits ou saisis à l’aéroport. C’est chose inouïe, dans le pays de Senghor et de Cheikh Anta Diop. Nous sommes devenus le pays de la bêtise assumée et de l’infantilisation. Mais cette situation ne peut plus durer.
A ce qui précède, il faut apporter cette petite nuance : les hommes politiques romains, que j’ai cités ci-avant, étaient particulièrement soucieux de mourir honorablement. Ils n’étaient pas indifférents au jugement que l’histoire porterait sur les derniers actes, les dernières décisions qu’ils prenaient avant de mourir. Les biographes racontent que Cicéron, au lieu de fuir ses assassins, leur tendit son cou, pour laisser à la postérité l’image d’un homme courageux. J’ai toujours espéré un tel sursaut d’orgueil chez Wade. J’avais pensé que l’effronterie avait atteint des limites infranchissables, et que la raison devait prendre le dessus. Mais il est allé si loin dans la compromission qu’il lui est impossible de revenir. Au lieu de faire face à l’évidence, il la nie. Il ne nous ment pas, il se ment. La pauvreté a pris une ampleur jamais connue dans les ménages, dépassant les niveaux atteints au début des années 90, quand nous étions sous ajustement structurel. Notre consommation en céréales reste encore dépendante de nos importations. Ce n’est pas moi, c’est le ministère des Finances qui le dit. En 2009, les importations de produits céréaliers ont atteint 233 milliards de francs. Nous avons importé 715 mille tonnes en 2009, alors que la production locale était de 335 mille tonnes. Le 18 août 2010, le directeur du Commerce extérieur, El Hadj Alioune Diouf, a fait une sortie, pour déclarer que le Sénégal importe en moyenne 800 000 tonnes de riz. Il avertissait qu’avec les feux de forêt en Russie et les inondations au Pakistan, grands producteurs de céréales, «on est obligé de prendre du Mali du maïs et parfois du mil ». Même si nous considérons la production 2009-2010, qui serait de 502 000 tonnes, chiffre à prendre avec réserve, nous sommes loin de combler nos besoins en riz, qui frôlent le million de tonnes. Tous ces échecs, Abdoulaye Wade les dissimule dans le mensonge et parfois la dérision. Déclarer que le Sénégal a dépassé « deux fois et demie le seuil de la pauvreté », c’est faire preuve d’une grande irresponsabilité. Quand il ajoute que nous sommes devenus « exportateurs de riz », il fait douter de sa santé mentale. 
J’imagine de là, la rhétorique mensongère qu’il va engager pendant sa campagne électorale, pour justifier un nouveau coup de force électoral. Il fait preuve, dans ce domaine, d’une désinvolture sans commune mesure, que certains de ses admirateurs appellent du « génie ».
Mais il a face à lui un adversaire coriace, la nature. L’épais fond de teint qui couvrait son visage tacheté n’est plus d’aucune utilité, et le baroudeur infatigable qui maraudait toutes les grandes manifestations mondaines est maintenant obligé de limiter ses sorties, laissant ses supporteurs dans l’angoisse. Nous évoquons l’anniversaire de l’holocauste et l’inauguration d’une clinique auxquels il n’a pas assisté. Mais une semaine avant, il a renoncé à se rendre à Davos, son rendez-vous favori. Au début du mois de décembre, il avait été obligé de renoncer à un long périple qui devait le mener de Tripoli à Cancun, alors qu’un avion avait été déjà loué et des éclaireurs envoyés au Mexique. Babacar Diagne avait effacé le doute dans les esprits, en diffusant en boucle une vidéo datant de 2002, montrant le brave octogénaire engagé dans une course à pied en Arabie Saoudite, le torse bien mis en évidence. Toute cette théâtralisation à outrance est terminée, le Dieu de Kébémer va redevenir homme. S’il avait suivi les conseils de ses médecins, il serait encore aujourd’hui hospitalisé en France. Mais il fallait à son entourage, apporter la preuve que le président de la République préside, à la tête d’une poignée d’hommes, seuls autorisés à l’ausculter de près.
Pour encore parler de la nature, elle sait bien faire les choses. Malgré la cour assidue à laquelle il a été soumis, le président Lula a refusé de participer au Fesman, pour répondre à l’invitation des altermondialistes. Rien, de toutes les manières, ne le rapproche de Wade, libéral de pacotille. L’ouvrier métallurgiste de Caetés n’a rien à voir avec l’illuminé « professeur » de Kébémer. Il a octroyé aux ménages brésiliens un revenu minimum et leur a redistribué des terres cultivables. A l’opposé d’Abdoulaye Wade, qui prend aux pauvres pour donner aux riches, confisque les terres des paysans pour les vendre aux arabes. Lula était très populaire, mais a décidé de transmettre le pouvoir par voie démocratique. Wade est impopulaire et veut s’accrocher en instaurant une monarchie. C’est ce que tous les leaders altermondialistes présents à Dakar ont voulu dénoncer. Il avait remis des chèques aux chanteurs du hit-parade pour l’acclamer. Il fait maintenant face à un concert de désapprobations des leaders venus du monde entier. Ils n’ont fait que donner un écho mondial à ce que nous pensons tous du monstre que nous hébergeons au palais de la République. Son bail finit en février 2012. Il nous tarde de le voir partir.
SJD
 
 
 
Auteur: Souleymane Jules Diop
Publié le: Jeudi 10 Février 2011

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