Que faire alors de la polygamie des hommes ? Voilà une question qui peut sembler téméraire dans une société où l’on pense que toucher à ces genres de questions serait synonyme de défiance envers Dieu, celui des musulmans (et des chrétiens), qui dit-on, a fini de légiférer depuis longtemps. Il ne resterait plus donc aux croyants qu’à suivre ou à ne pas suivre. Et quand il arrive qu’on ne suive pas ou que l’on se questionne ou que l’on appelle à une révision, il faudrait se reconnaître en train de faire du « je m’en-foutisme » ou à tout le moins se persuader que l’on commet un péché capital. Donc, il ne me restera plus qu’à me préparer à devenir un futur locataire de la géhenne, de l’enfer. L’enfer sur terre et l’enfer dans l’au-delà ! Pauvre de moi !
Pauvre de la polygamie ! Pourquoi s’indigner de la polygamie ou appeler à son abandon d’autant que ce n’est vraiment pas un fléau ou si elle en est un, elle n’est pas plus fléau que les autres événements qui déchirent les mariages monogames en l’occurrence. S’il est vrai que l’on se tue, se maraboute, se jalouse au sein de la polygamie, il n’en demeure pas moins vrai que dans les unions monogames, ces cas de figure sont aussi courants. Donc, c’est du pareil au même aussi bien là-bas qu’ici. Mais alors pourquoi appeler à l’abandon de la polygamie et non du mariage tout court ou de tout ce qui pourrait causer des problèmes aux uns et aux autres, comme on le fait si bien avec la cigarette, la drogue, l’alcool, le vagabondage sexuel (et la polygamie est une forme de vagabondage sexuel même si c’est légalisé) ?
Se questionner sur la polygamie en faisant appel à son abandon ne se justifie à l’heure actuelle que par rapport aux « Droits de la Personne ». Droits de la Personne et non « Droits de l’Homme », parce que cette expression laisse toujours planer un certain sexisme. Dans une société qui prône de plus en plus l’égalité en droits et en devoirs des genres, la polygamie constitue à n’en pas douter une discrimination négative notoire et une grave restriction à l’encontre du sexe féminin à tous les points de vue.
Au point de vue moral très terre-à-terre, ne dit-on pas d’ailleurs « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît ! ». Mais alors qu’est-ce qui fait que pendant des millénaires, les hommes ont foulé au pied cette règle élémentaire de la morale ? Parce qu’on le sait bien, aucun homme n’aimerait voir sa femme avec une autre personne (homme ou femme), sauf peut-être à l’heure actuelle les adeptes de la partouze et de l’échangisme ou encore ces personnes qui utilisent leurs femmes comme prostituées afin d’arrondir les fins de mois difficiles. Cependant, si la polygamie est à considérer comme une « discrimination négative », c’est à la condition que l’on ne cultive pas le « différentialisme sexuel » et qu’on arrête donc toutes formes de « discriminations positives ». En effet, actuellement, pour tirer la femme de sa condition d’inférieure, l’on voit développer des politiques discriminatoires, qui ne font qu’entériner que la femme aurait toujours besoin l’aide de l’homme pour se hisser à son niveau. Ces politiques, plutôt que de la servir, ne font que l’asservir (loi sur la parité). En outre si la polygamie est une entorse au droit de la personne, c’est à la condition aussi que la femme ne se laisse ni infantiliser, ni déifier, ni chosifier.
On infantilise la femme, chaque fois que l’on pense ou qu’elle pense que les hommes sont là exclusivement et unilatéralement pour l’aider, la protéger ou l’apaiser. Combien sont ces femmes dites émancipées qui ne s’empressent au moment du mariage de prendre le nom du mari ? Et après s’il y a divorce, elle change de nom, ce n’est pas grave ! Cette attitude porte à penser qu’elle serait la propriété de son mari ou à tout le moins qu’elle aurait besoin de ce même mari pour se frayer une identité qu’elle aurait du mal à reconnaître ou à supporter en demeurant célibataire ou en conservant son nom de jeune fille. Même s’il faut reconnaître qu’elle n’avait que le nom d’un autre mâle, en l’occurrence celui généralement de son père. On penserait que quitter la tutelle d’un homme (le père) pour un autre homme (le mari), c’est toujours une tutelle masculine. Sauf qu’on se raviserait en se souvenant que la patronymie est généralement valable aussi bien pour les enfants mâles que femelles.
On déifie la femme, chaque fois que l’on pense ou qu’elle pense qu’elle doit être unilatéralement l’objet de galanterie ou de traitement de faveur parce qu’elle serait femme uniquement. Si la femme ne rechigne pas devant la galanterie, elle ne devrait pas non plus rechigner si les hommes la traitent comme une moins que rien, ou comme une chose. Et on chosifie la femme, chaque fois qu’elle pense ou que l’on pense que son corps est un aphrodisiaque et qu’il faudrait qu’elle le recouvre en entier pour se prémunir ou qu’elle le découvre en entier pour appâter et épater. Quand la femme se laisse réduire à son corps, c’est certainement la façon la plus rapide de se laisser considérer comme un objet sexuel, sensuel et virtuel.
Ainsi, de la polygamie, si elle doit être abandonnée, c’est à la condition que l’on se persuade qu’être femme est une contingence au même titre qu’être homme. Par analogie devrait-on se contenter de l’explication comme quoi le blanc est supérieur au noir parce qu’il est blanc ? Puisque jusqu’ici personne ne choisit son sexe, de quel droit un sexe donné se croirait-il supérieur à l’autre ?
Du droit divin dit-on ?! Mais des droits dits de Dieu, beaucoup sont en train d’être revisités sans pour autant que l’on s’offusque. L’esclavage, un « droit divin », dans les sociétés musulmanes, a été abandonnée, et personne ne s’avise plus à être esclavagiste. Mieux quand lors du sommet de Durban (Afrique du Sud), on avait tenté de faire de l’esclavage « un crime contre l’humanité », il n’y avait pas eu opposition des pays musulmans, en arguant logiquement que c’était permis ou toléré par Dieu.
Ainsi, l’esclavage, toléré par l’Islam, est presque érigé en « crime contre l’humanité », sans qu’aucun de ses pays, de ses ulémas ne trouvent à en redire. L’esclavage est devenu purement et simplement, non seulement anachronique, mais aussi condamné et pénalisé. Personne ne s’avise plus à défendre l’esclavage, sauf encore quelques esprits qui s’appuient toujours sur « Dieu » dans leurs argumentations (cf. l’émission de TV5 sur l’esclavage au Niger).
De ce fait, à propos de la polygamie, on pourrait dire que l’argument qui consiste à dire que c’est permis par l’islam, ne suffit pas ou plus pour empêcher certains esprits le droit de s’y pencher et même pourquoi pas d’appeler purement et simplement à sa révision ou à son abandon. « Dieu » avait permis l’esclavage, maintenant il est à deux doigts d’être « criminalisé » par les hommes, sans pour autant que l’on se demande ce qu’il en penserait, ou à tout le moins, sans qu’il y ait levée de boucliers. « Dieu » aussi avait permis la polygamie, mais maintenant, elle est à deux doigts d’être criminalisée par les hommes et les femmes. Mais, on nous dira que Dieu avait été le premier à encourager l’abandon de l’esclavage, à quoi l’on répondra facilement que « Dieu » aussi avait été le premier à encourager ou même à dissuader d’être polygame en y adjoignant des conditionnalités drastiques.
Mais l’on réplique souvent en disant que celui-là qui deviendrait polygame mais qui n’arriverait pas à respecter les conditionnalités divines, se mettrait dans une mauvaise posture vis-à-vis de Dieu, et que Dieu serait donc seul habilité à lui régler son compte. Bien, très bien, dix sur dix même ! Mais alors, laissons à Dieu le soin de régler leur compte à tous ceux-là qui dérogent aux règles qu’il aurait édictées pour l’humanité. Le voleur, l’assassin, le prévaricateur, l’oppresseur, etc. pourraient tous alors continuer à se la couler douce jusqu’au jour du jugement dernier.
Ainsi, plus sérieusement, si l’esclavage a disparu parce qu’il ne correspondait plus à la réalité des choses et aussi parce que l’on a lutté contre, on pourrait soutenir que la polygamie disparaîtra parce qu’elle ne correspond plus aux réalités. Actuellement, il se passe des changements qui ne manqueront d’instaurer des rapports de plus en plus démocratiques et égalitaires entre les genres et entre les générations. Si bien qu’on pourrait soutenir que la polygamie vit ses derniers jours. Alors, que faire de la polygamie ? Peut-être lui préparer une sépulture et une place au musée de l’histoire de l’humanité. Au rythme où les rapports de genre évoluent, c’est la meilleure chose que l’on pourrait faire pour la plus vieille et la plus tenace des survivances des sociétés anciennes.
Cependant, certains inconditionnels soutiendront dans un ultime effort que sans la polygamie, le célibat des femmes augmentera et la dépravation des mœurs s’accentuera et qu’en conséquence pour trouver des époux à toutes les femmes, il faudrait qu’elles se partagent le peu d’hommes qu’il y a ! Voilà un argument plus coriace que celui qui consiste à dire que la polygamie relève d’un droit divin accordé aux hommes. Si on se partage les richesses, le travail, les joies et les peines parce qu’il n’y en a pas pour tout le monde, ne devrait-on pas se partager les hommes parce qu’il n’y en aurait pas pour tout le monde ? S’il est vrai que les femmes sont un peu plus nombreuses que les hommes, ces femmes sont-elles pour autant la propriété des hommes pour qu’ils se les partagent ? Si les hommes, pour rien au monde, ne voudraient devenir des « cocus magnifiques » ou non, alors pourquoi serait-ce à la femme seule d’endurer toute sa vie cet état de fait ? Alors enfin que faire de la polygamie ? Rien, sauf l’interdire à tout le monde, hommes et femmes ; ou le permettre à tous en toute égalité, hommes et femmes. Ou peut-être faudrait-il tout simplement supprimer le mariage ? Ainsi, peut-être le vagin cesserait-il de se lamenter car « la dimension affective » (le pénis) n’aurait plus d’arguments à mettre en érection !
Mamadou Moustapha WONE Sociologue BP : 15812 Dakar-fann moustaphawone@voila.fr Sénégal.