[ Contribution ] Comment sortir de la faim en Afrique ?
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| Auteur: JIMMY WATT |
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Posté
le : 2008-05-02 20:19:02 |
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Le Sénégal et l’autosuffisance alimentaire :
Essai de périodisation de la problématique alimentaire
La crise alimentaire mondiale, qui se traduit par une hausse vertigineuse des prix des denrées de première nécessité, notamment dans les pays les plus pauvres, constitue aujourd’hui une menace réelle pour la stabilité sociopolitique dans de nombreuses régions du monde, où des protestations, souvent assimilés á des « émeutes de la faim », ont déjà commencé á voir le jour.
Au Sénégal, cette situation inédite a le mérite de reposer le débat sur les pratiques et politiques agricoles jusqu’ici en vigueur, mais aussi et surtout sur la nécessité d’engager, de manière urgente, la bataille de l’autosuffisance alimentaire.
Cependant, l’analyse de cette crise multidimensionnelle exige la prise en compte du temps long, mais aussi des liens étroits qui unissent les questions énergétiques (ou environnementales) et les questions alimentaires (ou agricoles). Nous mettrons donc en avant une approche historico-systémique, ou en longue période, permettant de comprendre les points de rupture ayant conduit á ce qui nous arrive aujourd’hui sous l’apparence d’une fatalité : en effet, des changements historiques dans l’économie du monde ont produit, á des moments divers, des dysfonctionnements assez importants qui ont affecté et continuent d’affecter les modes et la qualité de notre alimentation.
Dans cette optique, on peut distinguer quatre grandes périodes :
- La période précoloniale :
Pendant longtemps, les communautés africaines ont vécu en autarcie, apportant des réponses simples, mais appropriées á leurs besoins sociaux. L’agriculture y était une agriculture de subsistance, c’est-á-dire essentiellement tournée vers l’autoconsommation des ménages, á travers la production de cultures vivrières comme le mil et le sorgho. Les cultures sous pluie, complétées par des cultures de décrue dans certaines zones comme la vallée du fleuve, permettaient de satisfaire, tant bien que mal, les besoins alimentaires des populations. Bien que, de manière cyclique, et en raison des aléas climatiques, les populations ont dû faire face á une série de famines, á travers l’histoire. Mais de manière générale, on peut affirmer que les cultures vivrières, même si elles n’étaient pas en mesure de dégager un surplus important pouvant être destiné á la commercialisation, ont eu le mérite d’assurer la sécurité alimentaire des communautés locales durant de très longues décennies.
- La période coloniale :
Avec l’avènement de la colonisation, c’est une nouvelle ère qui s’ouvre pour les économies traditionnelles africaines : l’intégration de l’Afrique dans l’économie mondiale et la nouvelle division internationale du travail, qui assigne á l’Afrique le rôle de pourvoyeuse de matières premières et de débouchés pour une industrie métropolitaine en pleine expansion, constituent un tournant décisif dans l’histoire économique et agricole du continent. Dans un contexte de monétarisation de l’économie, l’introduction et le développement des cultures de rente ont trouvé un écho favorable chez les populations locales, qui étaient de plus en plus attirés par le numéraire. C’est ainsi qu’au Sénégal, la culture arachidière s’est très vite imposée sur de vastes zones, dessinant les contours de ce qui a été convenu d’appeler le « bassin arachidier ». Cette expansion fulgurante des cultures spéculatives va porter un coup dur aux cultures de subsistance, compromettant ainsi la sécurité alimentaire des communautés locales. Pour combler le déficit céréalier consécutif á l’introduction des cultures commerciales, l’Etat colonial a dû recourir á d’importantes importations en riz d’autres colonies comme l’Indochine ou la Thaïlande.
De ce fait, c’est un équilibre séculaire qui vient ainsi d’être rompu.
- La période postcoloniale :
Au lendemain des indépendances, le nouvel Etat-Nation, héritier du système colonial, n’a pas su renverser la tendance, en engageant la bataille pour la reconquête de l’autosuffisance. Il s’est plutôt inscrit dans une dynamique de promotion et de renforcement des cultures de rente, á travers la mise en place d’organismes d’encadrement tels que la SODAGRI et la SODEVA.
Le choix était certes difficile, d’autant plus que l’Etat n’était pas prêt á renoncer aux importantes sources de devises liées aux cultures d’exportation. En dépit de cette évidence, on peut affirmer que c’est un manque de volonté politique réelle qui est à l’origine de ce qu’on peut aujourd’hui appeler des « occasions manqués » ou des « illusions perdues », en ce qui concerne la problématique de l’autosuffisance.
A travers une démarche interventionniste, l’Etat s’est imposé comme acteur central dans la promotion des cultures de rente, tout en exerçant une véritable main mise sur la gestion et le contrôle de la filière riz. Ceci jusqu’au milieu des années 80, date á laquelle, á la faveur de la Nouvelle Politique Agricole (NPA), l’Etat se désengage et initie la libéralisation de la filière riz. Brusquement, le monde rural s’est retrouvé dans une situation nouvelle, face á de nouvelles responsabilités auxquelles il n’était pas préparé : c’est la seconde grande crise structurelle de l’agriculture sénégalaise, après celle découlant de la faille des productions vivrières.
- La période moderne :
Elle est plus difficile á situé historiquement. Elle coïncide avec la crise énergétique mondiale et la flambée des prix du pétrole. En effet, avec l’avènement des biocarburants pour faire face á la crise pétrolière des dernières années, les producteurs agricoles du monde sont de plus en plus tentés par certaines cultures, jugées plus rentables ; alors que l’agriculture elle, est détournée á d’autres fins que nutritionnelles. Il s’en suit alors une crise alimentaire mondiale et une hausse effrénée des prix des denrées de première nécessité, résultant de la rareté de certains produits sur le marché mondial. Avec le développement des biocarburants comme énergies alternatives, c’est donc un pas qui est franchi dans la déshumanisation de l’économie mondiale, mais aussi dans la déconstruction du concept de « développement durable » : c’est « notre avenir á tous » qui est ainsi compromis.
Les pays du Sud en général, et ceux d’Afrique en particulier, restent les plus touchés par la crise, d’autant plus qu’ils dépendent, dans une large mesure, de l’extérieur pour leur alimentation. Sur le continent, les mouvements de protestations se multiplient, sous la houlette des partis d’opposition et/ou des organisations de la société civile. Le pouvoir en place est souvent pointé du doigt, considéré comme seul responsable d’une situation dont la dimension historique et globale est pourtant incontestable. Aux plans social et politique, les risques d’instabilité sont alors réels si les organismes internationaux et les gouvernements en place ne réagissent pas de manière énergétique, pour renverser la tendance et stopper l’inflation.
C’est dans cette optique que l’Etat du Sénégal vient de lancer un vaste programme intitulé : «Grande Offensive Agricole pour la Nourriture et l’abondance » (GOANA), afin de juguler les effets de la crise internationale, mais aussi et surtout de reconquérir l’autosuffisance au plan alimentaire. Osons espérer que cette belle initiative du chef de l’Etat ne restera pas que de vains mots.
Quelques pistes pour l’action :
Au niveau international, un sommet mondial sur l’alimentation et la nourriture (SMAN) s’impose, car la réponse á la crise alimentaire mondiale passera nécessairement par une implication sans faille des organismes internationaux tels que la FAO et autres démembrements de l’ONU, la banque mondiale et le FMI, afin d’arriver á l’élaboration et á la mise en œuvre d’un plan d’action axé autour d’une batterie de mesures parmi lesquelles pourraient figurer:
- L’établissement de quotas pour les biocarburants ;
- Le prélèvement de taxes sur les biocarburants ;
- Et la mise en place d’un fonds mondial pour la sécurité alimentaire.
Alors qu’au niveau national, la «grande offensive agricole » ne se fera sans une professionnalisation du secteur et des réformes radicales et cohérentes. En effet, face aux défis qui sont aujourd’hui les nôtres, il faudra :
- Engager une réforme foncière courageuse pour enfin donner la terre á ceux qui ont les moyens de la cultiver dans l’intérêt national. Pour cela, des peurs doivent être surmontés, des réticences vaincues, et des survivances dépassées ;
- Promouvoir l’investissement privé autour de l’agriculture, pour l’émergence d’un nouvel entreprenariat agricole fondé sur le savoir-faire et la maîtrise technologique ;
- Appuyer la modernisation du secteur agricole, en supprimant les taxes sur les importations de matériels et autres intrants agricoles ;
- Favoriser une dynamique de reconversion des exportateurs de riz dans le secteur de l’agro-business alimentaire ;
- Facilité l’accès au crédit aux promoteurs agricoles, mais aussi aux groupements de jeunes désirant se lancer dans l’agriculture.
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