Cette décennie était née sous de bons auspices. Une alternance politique légendaire, des footeux qui ont porté haut les couleurs nationales au Mali, en Corée du Sud et au Japon. Elle était l’espérance d’un pays en proie au doute. Mais, l’espoir sera supplanté par le drame deux années plus tard. Dans la nuit du 26 septembre 2002, un indicible drame replonge le Sénégal dans la réalité : Le Joola, symbole de l’intégration du Sud, a sombré dans les profondeurs de l’Atlantique. Officiellement, 1863 personnes ont péri. Mais, il reste un drame sans visage. Pas de responsable. Dix ans après, le dossier est prescrit au Sénégal. Sans coupable, les familles seront toujours hantées par les démons de la solitude. Pourtant, la bêtise humaine ne devrait pas connaître la prescription. Ce matin, les familles vont se retrouver dans le deuil pour pleurer leurs morts. Seules. Car, le chef de l’Etat se retrouve sous les projecteurs des Nations unies. Comme une sorte de banalisation de l’évènement qui étreint tout un pays éploré. Finalement, rien n’a changé.
Ils ont embarqué sur le Joola pour vivre un voyage exceptionnel entre Ziguinchor et Dakar. Mais, ils ont été rattrapés par l’horreur au milieu de la grande bleue transformée en un indicible cimetière marin. Dans la nuit du 26 septembre 2002, le géant transbordeur, qui reliait l’Ouest au Sud, a sombré dans les eaux de l’Atlantique. Pris à partie par un faible ouragan dans les eaux gambiennes, il s’enfonce dans les profondeurs de l’Atlantique en même temps que tous les passagers et les membres de l’équipage. Le bilan est lourd : Officiellement, il s’agit de 1 863 morts et juste 65 survivants. Plus qu’un secret d’Etat, le nombre exact des victimes du naufrage est tabou. Dans l’histoire des catastrophes civiles mon-diales, le naufrage du Joola devance le Titanic qui avait fait «juste» 1 500 morts.
Dans ce pays, le mot «Joola» est sans doute celui qui provoque les émotions les plus profondes du haut en bas de la société. Dix ans après, les disparus du Joola hantent toujours le pays. Pour commémorer le naufrage, chaque année les familles des victimes refont le funeste cérémonial avec le cœur étreint de douleur, de mélancolie, d’incompréhension et aussi de questions. Dix ans après, le Sénégal ravale chaque jour son sanglot de malheur et se replonge dans cette ambiance funeste. Comment un drame…humain d’une telle ampleur a-t-il pu se produire ? Comment Le Joola a-t-il pu sombrer aussi rapidement ? Comment et comment ? Dix ans après, l’énigme n’a jamais été percée. Et les questions n’ont jamais trouvé de réponses malgré l’étendue du drame. Selon l’Etat, le commandant du bateau emporté par les houles est parti avec ses secrets. L’histoire s’arrête là : Pas de poursuites judicaires, des enquêtes recommandées sans suite. En indemnisant les familles des victimes, l’essentiel est sauf aux yeux de l’Etat qui les a dédommagées à hauteur de 10 millions francs Cfa. La promesse de l’érection d’un Mémorial jamais tenue.
Aujourd’hui, il faut le cœur et tout l’amour d’un pays pour garder la foi. Le drame n’a pas de visage, mais le calvaire est bien réel. Pourtant, l’ampleur de la tragédie est démultipliée par la bêtise humaine qui n’a jamais été mise en relief pour démêler les failles du système. Car les sordides révélations, contenues dans les différents rapports, montrent que la main de l’homme est derrière ce naufrage qui n’a pas livré tous ses secrets gardés toujours dans les profondeurs océaniques à cause du non-renflouement de l’épave.
Négligence en série
Conçu pour seulement 550 passagers, le bateau Le Joola en transportait près de 2 000 personnes lors de la dramatique soirée du 26 septembre. Les différents rapports d’enquête technique sur le naufrage ont surtout insisté sur ces travers érigés en règle dans le fonctionnement du bateau en soutenant que le ministre des Transports s’est toujours plaint de l’insécurité récurrente régnant à bord du navire.
Tous les rapports l’attestent : Le Joola était en stabilité précaire au moment du sinistre. Sur le chemin, le navire a dû affronter le mauvais temps fait de fortes pluies et de rafales de vent. Surpris, les passagers se déplacent en masse vers le bâbord. Du coup, le centre de gravité se retrouve hors des limites permises alors que les manœuvres du barreur s’amorcent pour redresser le bateau qui s’est couché sur le flanc bâbord. Il est 23h. Entre Le Joola et la Marine nationale, le dernier contact a eu lieu le 26 septembre à 22 h. Avant son chavirement. Même la vacation de minuit n’a pas été assurée. Finalement, tout est allé à vau-l’eau.
Aujourd’hui, les responsables sont peut-être «nébuleux», mais le calvaire des victimes, lui, est bien visible. Tant de cauchemars peuplent leurs écrans. Face à cette horreur ordinaire, les familles des victimes et les survivants n’auront à opposer que leur foi et leur résignation. Ce matin, pétrifiées, elles vont se replonger dans le deuil, le temps sera suspendu au-dessus de leur tête. Sans réveiller les fantômes du Joola qui peuplent la conscience sénégalaise, ce dossier n’a pas dévoilé tous ses secrets.
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