"Retour sur la barbarie des FDS : mémoire d’un étudiant rescapé" (par Pathé Baïla Barry)
Le lundi 09 février 2026, ce jour-là, après la prière du fajr, j’ai décidé de ne pas aller faire cours, pour plus de sécurité. Je suis retourné me coucher. Aux alentours de 10 heures, ce sont les tirs de gaz lacrymogènes qui nous ont réveillés, à côté de nos pavillons. Ça partait dans tous les sens. On ne pouvait même pas sortir pour se rincer le visage, à cause des toilettes irrespirables. Plus le temps passait, plus ça dégénérait. Les couloirs de nos pavillons devenaient le champ de tir des FDS. Dans notre chambre, la fumée s’y propageait, devenant de plus en plus irrespirable. Mes co-chambrés et moi avions trouvé refuge dans les toilettes, pieds nus, torse nus. Quelques minutes après, on a pu regagner notre chambre. Chacun se disait : « j’ai failli y rester ». On se chambrait entre nous en décrivant la scène avec un ton humoristique.
Dans l’après-midi, jusque vers 19 heures, on a vu le dispositif des FDS renforcé dans l’intention de pénétrer les pavillons. Le pavillon B, en face de notre pavillon F, était le premier objectif des FDS. Depuis notre fenêtre, à l’étage, on apercevait des étudiants attrapés un à un, frappés, torturés et emmenés vers leurs fourgonnettes. C’était horrible, des scènes inhumaines.
Ensuite, place à notre pavillon, le fameux pavillon F. Les FDS passaient de chambre en chambre, avec un dispositif énorme, prêts à tout pour atteindre les étudiants. On entendait depuis notre chambre les hurlements et les gémissements de nos camarades. Là, la panique commençait à s’installer, le stress et la peur étaient à leur paroxysme. C’était le silence total dans notre chambre. On pouvait même entendre une mouche voler. Un de mes camarades, Amadou Bilo Diallo, a à peine eu le temps de poster sur son statut WhatsApp : « les FDS nous tabassent dans nos chambres ». Une seule chose nous venait à l’esprit à cet instant : « comment faire pour qu’ils n’entrent pas ? ». C’est là qu’on a fermé la porte à clé avant de la barricader avec le lit et la table. Mais hélas, ils ont cassé la serrure dès leur premier coup. Nous, à l’intérieur, avions bien contré une énième fois en soutenant la barricade derrière pour qu’elle ne cède pas face à la pression. Les FDS, impatients, nous ont dit : « ouvrez la porte, sinon on va vous jeter des lacrymogènes ». On s’est tous regardés et on s’est dit : « laissons-les entrer ». Juste après, les coups ont suivi. Le nombre de policiers présents à l’intérieur de notre pavillon pouvait atteindre ou dépasser 100. Chacun avait en sa possession soit un fil, un bâton, un bouclier, une poubelle, un casque, une pierre, un extincteur… la liste est loin d’être exhaustive pour frapper ou nuire à un étudiant. On descendait les escaliers comme des moutons, une scène vraiment horrible et indescriptible.
À l’entrée de notre pavillon, les FDS avaient formé un cercle pour retarder notre échappée. Plus un étudiant y durait, plus la torture s’allongeait. Beaucoup de mes camarades ont été blessés là-bas. À l’image d’Amadou Bilo Diallo, tête cassée et blessure grave au pied. Ndiogou Faye, tête cassée et des traces de fouets visibles sur le dos. Babacar Diouf, œil totalement enflé, évacué en urgence à l’hôpital Abass Ndao. Je vous jure, il a failli perdre son œil. Paul Diouf, œil enflé également. Ibrahima Diouf, bras presque cassé. Personnellement, je suis le plus chanceux dans notre chambre. Je n’ai pas eu de blessure grave visible, juste des douleurs intenses sur mon dos. Ce qui m’a sauvé, c’est le saut en avant que j’ai fait juste au niveau de la sortie du pavillon. D’ailleurs, nous faisions partie de la vidéo virale filmée depuis la grande mosquée et diffusée sur les réseaux sociaux, montrant une vague d’étudiants sortant et se faisant tabasser par les FDS.
Dès ma sortie, j’ai malheureusement été cueilli par trois policiers qui ont sauté sur moi, m’ont bien tabassé et conduit vers le Baobab, tout près du pavillon F. J’y ai trouvé un cortège de policiers bien en place. Chacun prenait sa dose sur mon dos. J’ai profité un moment de leur inattention pour m’échapper. Mais ils m’ont encore rattrapé, frappé puis conduit dans leur fourgonnette. La voiture était pleine à craquer, mais ils nous ont entassés à l’intérieur comme des moutons. De l’intérieur, j’y ai vu des scènes plus qu’horribles, que j’ai décidé de vous épargner pour ne pas heurter la sensibilité de certains. Mais retenez qu’un policier m’a dit en face : « vous n’avez encore rien vu ». Les scènes d’intimidation étaient inhumaines. Insultes à gauche, coups à droite. Je les entendais dire qu’ils allaient nous déférer comme nos camarades précédents, actuellement détenus au poste de police du Point-E.
Les filles en provenance du pavillon H, escortées par la Croix-Rouge, n’ont pas été épargnées par leur barbarie. Certaines ont été frappées, d’autres ont subi de petits attouchements. Elles hurlaient comme pas possible. Trente minutes passées dans la fourgonnette. Ils nous ont relaxés un à un avec des coups de fouet. J’ai trouvé refuge à Amsa, chambre 14 N, chez un ami. Je pouvais à peine marcher. La douleur sur mon dos était inexplicable. J’y suis resté un peu avant de retourner dans notre pavillon, qui prenait feu au quatrième étage, pour récupérer mes affaires et celles de mes camarades. Celui-ci était totalement saccagé. Je ne savais même pas où mettre les pieds. Après avoir récupéré mon portable, j’y ai trouvé plus de 30 appels en absence. Je me suis connecté pour prendre des nouvelles de mes camarades. J’ai vu qu’ils étaient au service médical du COUD. J’y suis allé, mais l’hôpital était débordé. On n’avait même pas où s’asseoir. Depuis l’hôpital, on voyait toutes sortes de blessures. C’était horrible. De plus, on n’a pu manger qu’à l’hôpital. C’est-à-dire que pendant toute la journée, on n’avait rien avalé. C’est à l’intérieur de l’hôpital qu’on nous a servi quelques morceaux de pain.
Pour finir, juste après, on apprend le décès de notre camarade étudiant, Abdoulaye Bâ, qui n’a pas survécu à ses blessures. Qu’Allah lui pardonne et l’accueille dans Son paradis. Amine.
En somme, la violence (physique et morale), nous l’avons vécue au plus profond de notre chair. La suite, vous la connaissez.
Le lendemain, après avoir subi toutes sortes de bavures et d’humiliations, le gouvernement s’est permis, dans un point de presse, de manipuler l’opinion nationale et internationale. Les mots m’échappent pour décrire leur cirque. Je m’en arrête là, pour la mémoire de notre camarade. Sinon, je risque de dire des choses que je vais regretter après.
Toutefois, un de mes camarades dispose des images exactes de ce qui s’est réellement passé et serait prêt à aider à faire cesser la manipulation.
Pathé Baïla Barry, étudiant en journalisme au CESTI, résidant au pavillon F, chambre 49
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