Calendar icon
Saturday 06 June, 2026
Weather icon
á Dakar
Close icon
Se connecter

Wade et la révolution du possible (Par Khadiyatoulah Fall )

Auteur: Khadiyatoulah Fall

image

Wade et la révolution du possible,(Par Khadiyatoulah Fall )

Les commémorations ont souvent un paradoxe. Elles célèbrent les hommes tout en risquant parfois de les figer. Elles honorent une mémoire, mais peuvent involontairement refermer ce qui, dans une œuvre ou un parcours, demeure encore vivant et fécond.

Les commémorations ont souvent un paradoxe. Elles célèbrent les hommes tout en risquant parfois de les figer. Elles honorent une mémoire, mais peuvent involontairement refermer ce qui, dans une œuvre ou un parcours, demeure encore vivant et fécond.

Le centenaire du Président Abdoulaye Wade n’échappe pas à ce risque. Les hommages qui lui sont rendus rappellent, à juste titre, le combat‐ tant de la démocratie, l’opposant historique, l’artisan de l’alternance, le bâtisseur ou encore l’homme des grandes ambitions nationales et africaines.

Pourtant, à mesure que les témoignages se multiplient, une question continue de m’habiter : quelle est la contribution la plus profonde de Wade à l’histoire politique et démocratique du Sénégal ? Deux ouvrages récemment consacrés à l’ancien Président offrent des pistes particulière‐ ment intéressantes pour réfléchir à cette question.

Le premier, du Dr Cheikh Omar Diallo, porte un titre ambitieux : Wade, l’homme du siècle. Le second, de Maître Ousmane Ngom, s’intitule Abdoulaye Wade, centenaire d’un homme d’exception : un bréviaire pour la conquête démocratique des droits et libertés.

Ces deux livres empruntent des chemins différents mais convergent vers une même interrogation : comment penser l’héritage d’un homme dont l’influence dépasse largement l’exercice du pouvoir ? Avec Wade, l’homme du siècle, Cheikh Diallo invite à lire Wade à l’échelle d’une époque. Son titre suggère qu’il ne s’agit pas seulement d’un acteur politique important, mais d’une figure ayant profondément marqué l’imaginaire d’une génération et influencé durablement l’évolution poli‐ tique du Sénégal.

Avec Abdoulaye Wade : centenaire d’un homme d’exception – Un bréviaire pour la conquête démocratique des droits et libertés, Maître Ousmane Ngom ouvre une autre perspective. Parmi tous les mots du titre, celui qui a particulièrement retenu mon attention est le mot bréviaire.

Le choix est loin d’être anodin

Dans son sens premier, le bréviaire est un recueil de prières, de psaumes et de textes liturgiques que les religieux consultent quotidiennement. Il ne s’agit pas d’un livre destiné à être lu une seule fois avant d’être rangé sur une étagère. Le bréviaire accompagne, nourrit, rappelle, entretient une fidélité et une continuité. Par ex‐ tension, le mot en est venu à désigner un ouvrage qui rassemble l’essentiel d’une pensée, d’une doc‐ trine ou d’une expérience et auquel on revient régulièrement pour s’inspirer, réfléchir ou agir. Un bréviaire n’est donc pas seulement un livre de mémoire. C’est un livre de transmission. Il ne renvoie pas uniquement à ce qui fut. Il prépare aussi ce qui peut advenir.

Cette idée du bréviaire m’a semblé rejoindre une autre réflexion entendue lors du lancement du livre de Cheikh Diallo. À cette occasion, Moustapha Mamba Guirassy, ancien ministre du Président Wade, a eu cette formule particulièrement lumineuse : « Wade a incarné la possibilité de l’alternance. » Plus j’y réfléchis, plus je suis convaincu que cette phrase contient l’une des clés les plus profondes pour comprendre l’œuvre politique de Wade.

Car l’alternance de 2000 est un événement politique. La possibilité de l’alternance est une révolution culturelle. L’événement appartient à l’histoire. La possibilité appartient à l’imaginaire collectif.

Et les imaginaires survivent souvent plus longtemps que les événements qui les ont fait naître. Nous avons beaucoup parlé du Wade conquérant du pouvoir. Nous avons moins parlé du Wade transformateur du possible.

Pendant plus d’un quart de siècle, il n’a pas seulement affronté un régime ou construit une opposition. Il a progressivement modifié la représentation que les Sénégalais se faisaient du pouvoir lui‐même. Avant Wade, le Sénégal disposait déjà d’une tradition démocratique réelle. Mais pour beau‐ coup de citoyens, l’alternance demeurait davantage une aspiration qu’un horizon véritablement accessible.

Wade va contribuer à déplacer cette frontière. Son apport ne réside pas uniquement dans la victoire de 2000. Il réside dans la longue pédagogie qui a rendu cette victoire pensable. Avant d’être l’homme de l’alternance, il en fut l’un des principaux pédagogues. Par sa constance, sa persévérance, ses défaites successives et sa capacité à revenir sans cesse dans l’arène politique, il a enseigné à plusieurs générations de Sénégalais qu’aucun pouvoir n’était éternel, qu’aucune majorité n’était ir‐ réversible et qu’aucune situation politique n’était définitivement figée. Il a appris à une société entière que l’histoire pouvait être réécrite.

Me Ousmane Ngom et Dr Cheikh Diallo, les deux auteurs se rejoignent

Nous parlons souvent de la démocratisation du vote. Nous parlons moins de la démocratisation de l’espérance. Or une démocratie ne repose pas uniquement sur des institutions, des lois ou des procédures électorales. Elle repose aussi sur une conviction profonde : celle que le citoyen peut agir sur le destin collectif.

Cette conviction ne naît pas spontanément. Elle se construit. Elle s’apprend. Elle se transmet. Et Wade a largement contribué à cette transmission. C’est pourquoi je crois que son héritage dépasse largement le champ politique. Il touche à quelque chose de plus fondamental : la manière dont une société imagine son avenir. Cette lecture permet également de comprendre ce qui m’a particulière‐ ment frappé dans les dernières phrases du livre de Cheikh Diallo. Elles ne produisent pas une ferme‐ ture narrative. Elles ne donnent pas le sentiment d’une histoire achevée, définitivement classée dans les archives nationales. Au contraire. Elles ouvrent un espace d’interprétation. Elles invitent le lecteur à poursuivre la réflexion. Ce que j’ai appelé une ouverture herméneutique. Elles dé‐ placent Wade du registre de la mémoire vers celui de la signification. Le livre ne nous demande pas seule‐ ment qui fut Abdoulaye Wade. Il nous demande ce que nous sommes capables de faire de ce qu’il a rendu possible.

C’est là, me semble‐t‐il, que les deux ouvrages se rejoignent. L’un par la profondeur historique qu’il reconnaît à la trajectoire de Wade. L’autre par l’idée de transmission contenue dans la notion même de bréviaire.

L’homme de l’alternance démocratique

Tous deux suggèrent que Wade ne doit pas être lu comme un simple objet de commémoration. Il demeure une question adressée aux générations futures. Car les infrastructures vieillissent. Les programmes politiques évoluent. Les partis se transforment. Mais certaines idées continuent d’agir longtemps après ceux qui les ont portées.

Aujourd’hui, les Sénégalais considèrent comme naturel qu’un pouvoir puisse être remplacé par un autre. Ils considèrent comme légitime qu’une opposition aspire à gouverner. Ils considèrent comme possible qu’un citoyen puisse contribuer à changer le cours de l’histoire. Ces évidences nous paraissent désormais naturelles.

Elles ne l’étaient pas toujours. Elles sont aussi le produit d’une longue construction démocratique dont Abdoulaye Wade fut l’un des principaux artisans. C’est pourquoi son centenaire mérite peut‐être d’être lu autrement. Non seulement comme une célébration de ce qu’il a accompli. Mais comme une réflexion sur ce qu’il a rendu possible.

L’histoire retiendra naturellement l’homme de l’alternance. Pour ma part, j’aimerais également que l’on se souvienne de lui comme de celui qui a contribué à élargir le champ du possible sénégalais. Car certaines victoires changent un gouvernement. D’autres changent durablement la manière dont un peuple imagine son avenir. Et c’est peut‐être là que réside, au‐delà des bilans et des controverses, la plus profonde révolution de Wade.

Par Khadiyatoulah Fall

Professeur émérite Québec, Canada

Auteur: Khadiyatoulah Fall
Publié le: Vendredi 05 Juin 2026

Commentaires (2)

  • image
    Franchement c'est du Passé il y a 15 heures
    Revu ces temps, d'anciennes figures du PDS et surtout ex PDS car bcp de gens qui ont parlé avaient quitté Wade dès le lendemain de sa défaite contre Macky Sall. Ce dernier d'ailleurs en grand Sergent recruteur en avait fait transhumer bcp. Malaise Dialectique en bilan Passé et Passif de Wade : troisième mandat de trop et Mal Gouvernance à la fin du deuxième. Il aurait pû finir comme Mandela à jamais inoubliable dans le Monde. Un seul mandat alors que les Sud-africains auraient pu voter à vie pour lui plus l'Afrique du réunie racialement en Nation arc-en-ciel
  • image
    c quoi çà il y a 4 heures
    Khadiyatoulah??? on dit Hadiyatoulah

Participer à la Discussion

Règles de la communauté :

  • Soyez courtois. Pas de messages agressifs ou insultants.
  • Pas de messages inutiles, répétitifs ou hors-sujet.
  • Pas d'attaques personnelles. Critiquez les idées, pas les personnes.
  • Contenu diffamatoire, vulgaire, violent ou sexuel interdit.
  • Pas de publicité ni de messages entièrement en MAJUSCULES.

💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter, TikTok ou Instagram pour l'afficher automatiquement.