Ces concitoyens qui refusent de rentrer dans l’histoire (Par Tout-à-coup Jazz)
Depuis que le Président de la République du Sénégal a annoncé, le 31 décembre, le lancement d'un processus approfondi de réformes constitutionnelles, plusieurs groupes se présentant comme organisations de la société civile ont multiplié les appels à tergiversation et à consultation nationale.
Le texte collectif intitulé Réformes institutionnelles, la Rupture ne se proclame pas, elle se pratique, est représentatif de ce mot d’ordre dont nous verrons qu’il est celui d’une classe.
Pour les promoteurs et signataires du texte qui nous occupe – parmi lesquels d’anciens PS dont on eut aimé qu’ils s’attachassent à la démocratie participative du temps où ils furent ministres – une présidentielle largement remportée au premier tour du scrutin, de même qu’une large majorité parlementaire ne suffiraient pas à assoir la pleine légitimité des réformes que l’exécutif s’apprête à soumettre à la représentation nationale.
Ce qui contenterait les promoteurs de cette tribune, et plus largement la coalition de bourgeois bureaucrates qui en est à l’origine, c’est, dixit : l’adoption non pas simplement des conclusions, mais des méthodes des assises nationales. De ces méthodes des assises dont on ne nous dit pas précisément comment il conviendrait de les mettre au service des tâches urgentes de l’heure, on nous dit simplement qu’elles impliquent “large débat national” et consultation de “l’intelligence collective nationale.”
On peut déjà, à ce stade, noter que pour les rédacteurs de ce texte, la détermination de l’intérêt général par l’élection au suffrage universel, précédée d’une décennie de construction et de présentation d’une offre politique aux Sénégalais que ceux-ci ont massivement adoptée, ne relève pas de « l’intelligence collective nationale.» L’intelligence collective nationale ne serait donc pas une entité diffuse, à laquelle nous participerions tous, mais le patrimoine des technocrates et universitaires sonkophobes actifs dans les organisations dites de la société civile.
Il faut une lecture symptomale de textes comme celui-ci. Comme wolof Njaay nous l’apprend, il faut entendre ce qui est dit sans être parlé. Entendons : « vous, gouvernement élu au suffrage universel au terme d’un courageux processus de lutte, faites-nous de la place, nous, bourgeoisie bureaucratique enkystée dans l’État depuis Maam Léopold. » Tout ceci relève du “buruxlu” de consultants qui trépignent de prendre part à des téraséminaires pour y faire défiler des téra-octets de PowerPoint.
Qu’est-ce que, concrètement et non idéalement, cette société civile ?
L’instrument d’une classe
La société civile, celle qui connait bien le chemin des mass media, est essentiellement la frange politiquement mobilisée de la bourgeoisie bureaucratique. Celle-ci a dernièrement vu s’abattre sur elle deux calamités : la mise en mouvement politique des masses sénégalaises, traduite en victoire par l’avènement au pouvoir du PASTEF, et la déroute de ses alliés otaniens, paternalistes et à prétentions libérales. Entre le marteau des masses et l’enclume de la déroute internationale du libéralisme, notre bourgeoisie bureaucratique, car celle d’affaire est hélas numériquement anecdotique, se démène pour se faufiler dans le Sénégal nouveau avec autant de vieilleries faidherbo-senghorienne qu’elle le pourra.
Contre la participation des masses
Pour porter son combat de classe, défendre ses valeurs essentiellement bourgeoises libérales, la forme partie politique ayant depuis longtemps épuisé les services qu’elle en pouvait attendre, cette classe s’est réfugiée dans “la société civile”. Le suffrage universel ne lui réussit pas depuis que la fraude est compliquée ; le peuple ne prête qu’une oreille distante à la langue qu’elle a empruntée aux séminaires de renforcement de capacité du système onusien et aux articles de Libé qu’elle dévore. Les résultats électoraux de Thierno Alassane Sall, le champion politiquement rachitique qu'elle s’était choisi, a fini de lui démontrer que le suffrage universel ne peut que desservir ses intérêts. Désormais incapable d’obtenir des victoires électorales, il ne lui reste plus qu’une manœuvre dont il faut bien admettre qu’elle est adroite: 1) inventer, “théoriser” une légitimité fondée sur sa “capacité à incarner des valeurs morales, éthiques et des engagements qui transcendent les cycles électoraux” et puis 2) se constituer en groupuscule de bourgeois qui les uns les autres s’adoubent “incarnations des valeurs morales, éthiques et porteurs des engagements qui transcendent les cycles électoraux.” Fort heureusement, en 2026 et au Sénégal, ce genre de tour de passe-passe et pseudos argumentaires ne trompent plus que ceux qui se fatiguent à les concevoir.
Un chant du cygne
Cette bourgeoisie bureaucratique, composée de gens qui connaissent papier pour l’avoir rencontré à l’école du blanc (Blanchot, Van Vollenhoven, etc.), voile constamment sous de gentils mots d’ordre humanistes, démocratiques et culturalistes du type de la négritude, sa défense tout à fait prosaïque de ses intérêts de classe parasitaire qui refuse, avec obstination, de passer le relai et d’entrer par sa disparition,“dans l’histoire.” C’est le vieux rassemblement des partisans d’une moralisation de l’impérialisme, cette insertion subalterne du pays au monde à laquelle cette classe doit jusqu’à son apparition. Elle veut continuer son rôle de médiatrice de la domination impérialiste sur les masses dans ses versants politique, économique et culturelle. Elle se raconte l’histoire que ces dernières sont insuffisamment outillées, et considère par conséquent qu’il faut les dominer. Laquelle domination passe notamment par l’invention et la défense de légitimité d’espaces de définition des politiques publiques qui ne sont pas soumis au suffrage universel. Pour elles-mêmes, car elles ont fini de se civiliser et connaissent sur le bout des doigts papier, elles plaident la souplesse de l’impérialisme et l’égalité abstraite des races. Pour cette classe que l’on a suffisamment eu le temps de voir à l’œuvre, les cavalcades de Faidherbe et de ses spahis dans les villages de nos aïeuls étaient somme toute un mal nécessaire. Elle était déjà à l’œuvre lors du referendum pour ou contre l’union française. Au pouvoir après les indépendances, elle a maintenu, pour ne pas froisser ses tuteurs, une chape de plomb sur le massacre de Thiaroye. C’est elle enfin qui s’exprime, par son esprit le plus scintillant, quand Souleymane Bachir Diagne, inaudible du temps de la répression du régime de Macky et tellement volubile depuis que celui-ci est défait, nous explique que la souveraineté, c’est la capacité de négociation. Que d’ailleurs, aucun pays au monde n’est souverain ! Sa sagesse est une sagesse capitularde, qui entend le politique comme un boutiquier entend le négoce : tout est négociable. C’est ainsi qu’elle tolère depuis des décennies l’entourloupe financière du système C.F.A. et s’est résolue à négocier, acculée par les masses, son assouplissement plutôt que son abandon.
En 2024, ce qui a été vaincu au Sénégal, plus que l’APR, c’est notamment cette sagesse capitularde. Défaite politiquement, elle s’est réfugiée avec ceux qui la portent dans la société civile dont elle a fait son véhicule et dont il faut abstraire le véridique Gassama. La société civile concrète est en fait le dernier refuge du parti des promoteurs d’un impérialisme assoupli, qui semble n’avoir pas encore pris la pleine mesure de la défaite: de sa défaite. Ces gens sont tellement mauvais perdants qu’ils ne veulent même pas admettre qu’ils ont joué quatre-vingts minutes du match dans la défense de l’équipe qui l’a perdu. Alors que les vainqueurs soulevaient la coupe, ils se dépêchaient d’enlever le maillot de la défaite pour se couvrir de tenues d’arbitre. Depuis, ils nous tympanisent de leurs coups de sifflet, admonestations, appels à temps-mort et inventions farfelues de limites au pouvoir que confère le suffrage universel.
Quant aux Assises nationales, le summum de ce que le patriotisme de la bourgeoisie bureaucratique a produit (avec ses innombrables réunions, débats pointus, textes dactylographiés et méticuleusement édités sur Microsoft Word), elles obligeront toujours infiniment moins le pouvoir actuel que le combat héroïque mené par les militants et sympathisants du PASTEF.
Pour finir et comme le disaient déjà les jeunes patriotes alors persécutés : Senegaal dey baax par force.
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