Penda Mbow : « Nous sommes dans une société sénégalaise traversée par des contentieux non réglés »
Invitée du Jury du Dimanche sur iRadio, Penda Mbow, historienne et intellectuelle engagée, a livré son analyse de la société sénégalaise, confrontée selon elle à une crise morale, sociale et politique multidimensionnelle. Féminicides, assassinats pour quelques milliers de francs, violences intrafamiliales, dérives sectaires et religieuses : pour Penda Mbow, ces faits ne peuvent plus être analysés comme de simples dérèglements individuels. Ils sont les symptômes d’une dégradation profonde du lien social. « La bestialité a atteint un niveau inquiétant. Il faut l’analyser de façon globale », alerte-t-elle, évoquant une société où la violence s’installe dans le quotidien, jusqu’à banaliser l’horreur.
Féminisme : héritage, transmission et essoufflement
L’historienne interroge aussi le silence relatif des grandes voix historiques du féminisme sénégalais. Si les combats menés dans les années 1970 et 1980 ont produit des avancées majeures — scolarisation des filles, accès des femmes au savoir, à l’autonomie économique et à l’espace public —, la dynamique semble aujourd’hui fragilisée. « On ne peut pas mener un combat ad vitam aeternam. Il faut transmettre le témoin aux jeunes générations », insiste-t-elle, rappelant que beaucoup ignorent les luttes qui ont permis les acquis actuels.
Penda Mbow refuse toute lecture simpliste des rapports de genre. L’autonomisation des femmes, si elle est porteuse d’espoir, a aussi produit des tensions inédites, notamment une crise de la masculinité chez certains hommes déstabilisés par la perte de leur position dominante. Elle souligne également que le pouvoir, lorsqu’il n’est pas régulé, peut être exercé par tous, y compris par certaines femmes, rappelant que ces dernières ne sont ni passives ni inertes dans les rapports de domination.
Mariage, famille et société « schizophrène »
Au cœur de son analyse, l’historienne décrit une société sénégalaise prise dans une contradiction historique non résolue. Le pays oscille entre des héritages africains valorisant la figure maternelle et des systèmes patriarcaux hérités des religions monothéistes et de la colonisation. « Nous vivons avec plusieurs systèmes de transmission des droits qui coexistent sans être harmonisés », explique-t-elle, parlant d’une société « schizophrène » où le mariage, la famille et l’autorité parentale sont profondément fragilisés. La multiplication des divorces, des conflits conjugaux et des familles monoparentales témoigne, selon elle, à la fois d’une modernisation de la société et d’un profond désarroi normatif.
Jeunesse, immobilité sociale et tentation de la rupture
Pour Penda Mbow, l’émigration massive des jeunes Sénégalais, malgré les risques mortels, s’explique aussi par une absence persistante de mobilité sociale. L’accès au pouvoir, accaparé par une minorité, a favorisé l’accumulation de richesses sans redistribution, nourrissant frustration et colère. « Quand une société ne permet plus aux jeunes de se projeter, la rupture devient inévitable », analyse-t-elle, reliant ce phénomène à l’émergence de mouvements protestataires portés par la colère sociale.
L’historienne se montre particulièrement sévère envers les élites. Pour elle, appartenir à l'élite implique une exemplarité morale et une capacité à « se faire violence ». « On ne peut pas être élite et se comporter comme tout le monde », tranche-t-elle, évoquant une génération passée de dirigeants et d’intellectuels pour qui le service de l’État primait sur l’enrichissement personnel. Cette exigence, estime-t-elle, fait aujourd’hui défaut, fragilisant le rôle de modèle que devraient incarner les élites.
Par ailleurs, malgré leur excellence académique et leur présence croissante dans tous les secteurs, les femmes restent, selon Penda Mbow, peu audibles dans les grands débats nationaux. « La première forme de prise de pouvoir, c’est la prise de parole », affirme-t-elle, appelant les femmes à investir davantage l’espace public, intellectuel et politique.
Elle exhorte à affronter sans peur les dysfonctionnements de la société. Ni la religion, ni les traditions, ni les discours politiques ne peuvent remplacer un travail collectif sur les valeurs, l’éducation et la refondation du contrat social. « Nous avons plusieurs révolutions à faire que nous n’avons jamais faites », résume-t-elle, invitant femmes et hommes à assumer ensemble les débats nécessaires à la transformation du Sénégal.
Commentaires (8)
C'est leur arme préférée comme leur gourou yolom guégno.
Et Dieu sait que c'est une belle contribution.
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