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[Focus] Pourquoi l'Assemblée nationale est en réalité désarmée face au président

Auteur: Léna THIOUNE

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[Focus] Pourquoi l'Assemblée nationale est en réalité désarmée face au président

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La rupture entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko est désormais actée. S'exprimant pour la première fois publiquement depuis son limogeage le 22 mai 2026, Ousmane Sonko, élu président de l'Assemblée nationale le 26 mai, a affirmé lors d'un point de presse mardi soir que cette Assemblée « usera de manière responsable de tous les leviers de contre-pouvoirs ». Par ailleurs, un nouveau gouvernement a été formé sans aucun représentant du Pastef selon le leader du parti, Ousmane Sonko. Une situation politique inédite au sommet de l’État sénégalais. Face à cette dualité du pouvoir, s’impose la question de la capacité du président Faye à gouverner sans être paralysé par un Parlement désormais aux mains de son ancien allié devenu rival.

Pour Babacar Ba, président du Forum du Justiciable, dès lors qu’un gouvernement a été constitué sans le Pastef et que Ousmane Sonko a publiquement listé ses désaccords avec la présidence, la cohabitation est une réalité politique. « Nous avons à la tête de l’État deux autorités, deux institutions qui n’ont pas la même vision par rapport à ce qui se passe », affirme-t-il, non sans évoquer des divergences concrètes : « sur la question de la dette, sur la question de la reddition des comptes, sur pas mal de questions, ils ne sont pas sur la même longueur d’onde », dit M. Ba.

Cependant, l’expert parlementaire Alioune Souaré nuance fortement ce constat sur le plan juridique. Pour lui, la Constitution sénégalaise n’est pas conçue pour une telle configuration. « Notre Constitution répond beaucoup plus à un régime présidentiel où le président de la République concentre autour de lui beaucoup de pouvoirs ». Il fait ainsi la comparaison avec la France, où « c’est le Premier ministre qui détermine et conduit la politique de la nation », ce qui permet une cohabitation institutionnellement encadrée. Au Sénégal, cette prérogative appartient exclusivement au chef de l’État. « À l’état actuel de notre Constitution, nous ne pouvons pas parler d’un texte constitutionnel adapté à la cohabitation », affirme-t-il.

Les armes de l’Assemblée : réelles mais limitées

Si le Pastef dispose de plusieurs leviers pour contrarier l’action du gouvernement – rejet de projets de loi, contrôle budgétaire –, et surtout la motion de censure, brandie comme une menace majeure, les experts s’accordent sur ses limites pratiques. Alioune Souaré est catégorique : « La motion de censure a un impact seulement politique ». Il rappelle les dispositions constitutionnelles : « Si elle est votée, ça peut faire tomber un gouvernement. Mais à la minute qui suit, rien n’empêche le président de reconduire le même Premier ministre et le même gouvernement », dit l’expert parlementaire qui rappelle en plus qu’une seule motion de censure est autorisée par session parlementaire. « Si vous adoptez une motion de censure, pour tout le reste de la session ordinaire, vous ne pouvez plus en déposer une autre », souligne l’ancien parlementaire de la 12e législature.

Sur la question budgétaire, il précise que « même si les députés refusaient de voter le budget, rien n’empêche que le Premier ministre engage la responsabilité de reconduire le même budget qui est en cours d’exécution pour l’année suivante ». L’analyste politique Babacar Dione confirme cette lecture et affirme qu’au « Sénégal, c’est très difficile pour le Parlement de bloquer l’exécutif ».

La dissolution : l’épée de Damoclès présidentielle

Le levier le plus redoutable dont dispose le président reste la dissolution de l’Assemblée nationale, possible deux ans après le début de la législature. Babacar Dione y voit une arme décisive. « En décembre, le président a la possibilité de dissoudre l’Assemblée nationale », dit-il. Pour M. Dione, tant que cette option existe, l’Assemblée est structurellement fragilisée dans son rapport de force avec l’exécutif, sauf si « Pastef est toujours majoritaire après une dissolution, le bras de fer va tourner à l’avantage de Sonko. Mais c’est là que résident les incertitudes », craint-il.

Alioune Souaré va plus loin encore et évoque une option extrême, certes, mais réelle. Faisant allusion à l’article 52 de la Constitution, qui permet au président de gouverner par ordonnances en cas de circonstances exceptionnelles, le juriste affirme que « le président peut user de l’article 52 et faire passer ses lois, travailler seul sans demander à l’Assemblée nationale ».

Au-delà des mécanismes institutionnels, l’impact global de cette crise politique préoccupe aussi les experts. Babacar Ba ne mâche pas ses mots : « C’est une situation extrêmement dangereuse pour le pays. On ne va plus parler d’éducation ni de santé. Le pays sera plongé dans une crise », martèle-t-il. Babacar Dione partage cette inquiétude, en insistant sur le signal négatif envoyé à l’extérieur. « L’impression que nos partenaires financiers vont avoir, c’est que le Sénégal est bloqué et dans une situation de crise nationale », dit M. Dione. Pour lui, cette instabilité apparente constitue « un blocage économique pour le pays ».

En ce sens, la seule solution pour Babacar Ba, « c’est que ceux qui représentent le pouvoir législatif et l’exécutif agissent comme des responsables. Ils taisent les désaccords. Ils mettent en avant l’intérêt sénégalais. C’est la seule solution », défend-il. Alioune Souaré, lui, estime que si une véritable cohabitation devait s’institutionnaliser, elle nécessiterait une réforme constitutionnelle profonde. « Pour qu’on connaisse une cohabitation, il faut d'abord réajuster notre texte constitutionnel ». Mais, soutient-il, ce chantier risque de créer « un conflit ouvert entre l’exécutif et le législatif ».

Auteur: Léna THIOUNE
Publié le: Vendredi 05 Juin 2026

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