La malédiction de la dyarchie ou l'inévitable parricide politique
Par un effet de miroir saisissant avec l’histoire, le tandem au sommet de l’État sénégalais semble aujourd’hui rattrapé par les démons de la dualité. De Senghor à Diomaye, en passant par Wade et Sall, le pouvoir présidentiel au Sénégal confirme une règle d’or aussi cruelle qu’immuable : dans l’étroitesse du fauteuil présidentiel, il n’y a de place que pour un seul homme.

La solitude du pouvoir
L’histoire politique du Sénégal pourrait s’écrire comme un long traité sur la rupture. Le schéma est presque rituel : un leader charismatique choisit, façonne ou adoube un « numéro deux » fidèle, destiné à sécuriser son héritage. Mais une fois l’onction du pouvoir reçue, la mystique républicaine opère une métamorphose. Le « dauphin » devient le « Maître », et le mentor, hier indispensable, devient soudainement l’encombrant vestige d’une époque révolue.
De la transition apaisée au parricide politique
Abdou Diouf fut le premier à théoriser cette émancipation. Sous le vernis de la continuité, il a méthodiquement démantelé l’appareil senghorien pour imposer sa propre marque. Plus tard, la rupture entre Abdoulaye Wade et Macky Sall fut plus frontale. Wade a tenté d'humilier politiquement son « fils » pour protéger ses propres desseins ; il n’a fait que forger le destin présidentiel de son adversaire, transformant un lieutenant en un bourreau électoral.
Le contre-exemple Idrissa Seck : Quand le mentor brise le dauphin
Toutefois, la tentative de parricide n'est pas toujours couronnée de succès. Le cas d'Idrissa Seck face à Abdoulaye Wade en 2007 reste l'exception qui confirme la règle de la toute-puissance du « Numéro Un ». Contrairement à Macky Sall, Idrissa Seck a voulu précipiter la chute du patriarche alors que celui-ci tenait encore fermement les leviers de l'État. En défiant frontalement Wade, Seck a sous-estimé la résilience de son mentor. Résultat : il fut lourdement battu dans les urnes. Ce duel a prouvé que si le dauphin ne parvient pas à tuer symboliquement le père au bon moment, c’est le père qui finit par dévorer son fils politique, le condamnant à une errance d’éternel second.

Le cas Diomaye-Sonko : La fin de la fusion ?
Le cas actuel de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko est peut-être le plus fascinant. Contrairement à ses prédécesseurs, ce duo est né dans la douleur de la répression. Le slogan « Diomaye moy Sonko » était une prouesse marketing, mais demeure une aberration institutionnelle.
Aujourd’hui, les fissures observées notamment l’alliance stratégique du Président avec des figures comme Aminata Touré ou le soutien de personnalités fortes comme Abdourahmane Diouf, marquent l’acte de naissance d’une véritable « Présidence Diomaye ». En s’entourant de profils d'envergure, le chef de l’État cherche à briser le plafond de verre partisan et à sortir de l'ombre tutélaire de son Premier ministre.
Le duel des projets : Une bataille d’influence
Cependant, contrairement aux ruptures passées, le parricide n'est pas encore consommé. La bataille s'intensifie en ce mois d'avril 2026. Sur l’échiquier politique, l’ancien mentor Ousmane Sonko semble garder la main en verrouillant l’appareil du PASTEF.
L’épisode récent des avant-projets de lois concurrents sur la réforme du code électoral illustre cette dualité. D'un côté, le groupe parlementaire PASTEF pousse un texte visant à consolider les droits civiques de son leader. Car, faut-il le rappeler, malgré les péripéties judiciaires passées, Ousmane Sonko demeure éligible et électeur, comme en témoigne sa participation effective aux deux derniers scrutins organisés dans le pays. De l’autre côté, la Présidence propose un texte qui semble vouloir rééquilibrer les pouvoirs en faveur de l'institution exécutive.

Cette confrontation sur le terrain législatif montre que la lutte pour le contrôle du « Projet » est engagée. Qui gagnera la partie ? Le « Président-institution » ou le « Leader-militant » ?
La malédiction de l’ombre
Le Sénégal assiste peut-être au dernier acte de ce théâtre d’ombres. Si la rupture se confirme, elle prouvera que le régime présidentiel sénégalais, par sa nature quasi-monarchique, ne tolère aucune dyarchie. Les « numéros deux » qui réussissent sont ceux qui acceptent de tuer symboliquement leur mentor.
La question n’est plus de savoir si la fissure existe, mais si le système politique sénégalais saura un jour produire un tandem capable de cohabiter sans se détruire. Pour l’heure, l’histoire nous enseigne que le pouvoir ne se partage pas, il s’exerce. Et souvent, il s’exerce contre ceux qui nous l’ont donné.
Ndeye Arame Fall
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