En ce mois de mars très électoral, la Casamance n’est pas qu’un océan de voix pour les deux derniers pécheurs de bulletins de la campagne. Elle est, aussi, une redoutable chausse-trappe pour les deux candidats que les habitants de la région épient, interrogent et écoutent attentivement sur le conflit en cours et la paix en perspective. D’où la redoutable audition qui ponctue inévitablement l’étape de Ziguinchor, avec la dissection des plans ou des schémas de sortie de crise des deux concurrents.
Dans le chef-lieu de la région, le Président sortant Abdoulaye Wade a pris rendez-vous, le 12 mars, avec les animatrices de la Plateforme des Femmes pour la Paix en Casamance. Une audience qui rectifie l’entrevue houleuse et improductive de son Premier ministre et directeur de campagne, Souleymane Ndéné Ndiaye, avec les mêmes interlocutrices, en février dernier. Une offensive de charme qui explique la grande promptitude du candidat des Fal 2012 à répondre à la profusion de préoccupations exprimées par la coordonnatrice de la structure, Marie-Thérèse Thiam Diédhiou. Condensé des interpellations et des questions qui pivotent et s’agrègent autour du drame casamançais : comment comptez-vous apporter une solution au conflit ? Par quelles voies allez-vous passer ? Etes-vous prêt à négocier ailleurs qu’au Sénégal ? Quels rôles la Gambie et la Guinée-Bissau peuvent-elles jouer dans la résolution du conflit ? Comment comptez-vous soutenir les populations de Casamance ? Quelles places réservez-vous à la Plateforme des femmes dans le processus de paix ?
Derrière ce questionnaire plein et précis, on peut subodorer le travail d’une équipe d’intellectuels et de cadres (casamançais et camouflés) désireux de confesser voire piéger les deux présidentiables du second tour ; notamment Me Wade dont les réponses reflètent encore un point de vue officiel. Plongé dans la frénésie du deuxième tour où il faut impérativement séduire le corps électoral, Wade est très vite entrainé puis emballé par une irrésistible volonté de convaincre. Au point de proscrire la prudence. Plus politicien et moins homme d’Etat que jamais, le candidat des Fal 2012 a lâché une salve qui a coupé le souffle de son auditoire et, par ricochet, secoué les rédactions des journaux : « J’ai nourri les rebelles pendant longtemps. Je suis le seul Président à le faire et je le revendique ».
Effarant mais inexact. Sous Abdou Diouf, la pratique était déjà en vigueur. En effet, les services de renseignement de l’armée avaient retourné une fraction du Mfdc commandée par Souaibou Diatta alias Kamougué, lui-même, secondé par le défunt Magne Diémé. La première césure du maquis entre Fronts nord et sud fut ainsi orchestrée, avec l’érection d’une une enclave, dans le département de Bignona où les hommes de Kamougué, pourvus en motos, brouettes et barbelés, s’adonnaient à l’élevage et au jardinage. Dans la même optique, le régime socialiste trouva un arrangement avec l’Ong catholique Caritas dirigée alors par le Français P… B…, pour ravitailler en denrées, les rebelles du Front sud. But de cette secrète opération : réduire puis mettre fin à la cascade d’attaques des boutiques.
Autre épisode totalement inconnu du grand public, le tout-puissant ministre d’Etat et Père Joseph du régime, Jean Collin, (1980-1990) expédiait des sommes d’argent dans le maquis via un célèbre membre du patronat. Comme quoi, Me Wade marche, avec moins de silence et de subtilités, sur les traces de son prédécesseur. Sans le savoir. Au demeurant, ci-gît toute la différence. Les socialistes sont à la fois des orfèvres de l’action secrète et…des tombes. En revanche, les libéraux sont sur ce dossier névralgique de la Casamance, des amateurs et des perroquets. Avec la double conséquence que voici. D’une part, le déficit d’expertise et le manque de vigilance ont permis à de prétendus facilitateurs (vrais flibustiers) et à de supposés négociateurs (grands corsaires) de transformer le processus de paix en réel filon d’or ; d’autre part, la paix est encore introuvable, tandis que les intermédiaires cupides et chanceux nantissent leurs comptes bancaires. L’un des moins chanceux (feu Chamsdine Néma Aidara) n’est plus de ce monde.
On n’est donc pas loin de vérifier dans la crise casamançaise, la traduction concrète de la rime horrifique de Jacques Prévert : « La guerre, les affaires et le cimetière ». Comme toujours, ce sont le contexte et l’indiscrétion qui coincent le Président Wade. La période électorale n’est guère propice pour des révélations logiquement programmées pour des livres (mémoires) de fin d’exercice du pouvoir. Pareil étalage peut être chèrement payé dans les urnes. Par, ailleurs, la conjoncture militaire – malgré l’appréciation optimiste du candidat des Fal 2012 – affiche des motifs d’inquiétude. Au moment où Wade disserte de façon irréaliste sur la paix, certains blessés de la zone militaire n° 6 (Kolda) luttent contre la mort. En outre, le chef suprême des armées est arrivé à Ziguinchor, au lendemain d’une troisième attaque de la brigade de gendarmerie d’Affignam, dont l’ancien commandant est toujours prisonnier de ces « rebelles nourris » avec l’argent du contribuable sénégalais. Précisément, c’est à l’échelle du citoyen (électeur et contribuable) que les échos des propos de Wade seront très mal reçus. Ignorant l’histoire secrète et la grande complexité de la crise casamançaise, le Sénégalais moyen admettra difficilement que le chef suprême des armées puisse être simultanément le directeur attentionné de l’Intendance des rebelles.
A la lumière de cette révélation présidentielle, il serait intéressant de comparer l’ordinaire d’un rebelle nourri par l’Etat (entrée, plat de résistance, dessert, fromage et café) avec celui d’un caporal dans son cantonnement de Sidian. Le plus mal nourri – comparé au soldat et au rebelle – reste évidemment le banlieusard de Yeumbeul, toujours cloué dans les inondations. On est partagé entre le pleurer et le rire. Mais le sérieux et la gravité reprennent vite le dessus, lorsqu’on examine de plus près le questionnaire lu par la coordonnatrice de la Plateforme des Femmes pour la Paix en Casamance. Il est clair que la troisième question adressée au candidat Wade – « êtes-vous prêt à négocier ailleurs qu’au Sénégal ? » – est une interpellation soufflée aux femmes, par un esprit manœuvrier tapi dans l’ombre. On cite forcément la Gambie et la Guinée-Bissau pour brouiller les radars des analystes ; mais l’objectif est d’entrainer Abdoulaye Wade et l’Etat sénégalais sur le chemin qui mène à Sant’Egidio.
Or la réponse du Président Wade est ancienne et invariable : pas d’internationalisation du conflit. Effectivement, aller à Sant’Egidio, c’est traverser la Méditerranée et toucher la terre d’Italie. Voulait-on piéger le candidat des Fal 2012, qu’on ne s’y pas prendrait autrement. C’est le lieu et l’occasion de tailler en pièce le succès très au rabais de Sant’Egidio au Mozambique. Succès claironné sans mesure. A cet égard, l’historique est plus convaincant et plus pertinent que le décryptage. Le Mouvement national de Résistance du Mozambique (MNR) rebaptisé plus tard Résistance nationale du Mozambique (Renamo) a été créé par Ken Flower, alors directeur des services secrets de la Rhodésie de Ian Smith. Animée par Alfonso Dlakhama (dissident du Frelimo), Evo Fernandès (ex-agent de la PIDE portugaise et barbouze notoire) et Orlando Christina (un Blanc sud-africain lié à police de l’Apartheid), la Renamo a connu une fulgurante montée en puissance, jusqu’à la mort accidentelle (crash aérien) du Président Samora Machel. La guerre froide est à son paroxysme. Le mur de Berlin est encore debout. Mandela est en prison, l’Unita coupe l’Angola en deux. Et Pretoria régente militairement toute l’Afrique australe.
Sant’Egidio est totalement invisible. Il a fallu attendre la fin de l’Apartheid (crime contre l’humanité), l’avènement de la nation arc-en-ciel sous l’autorité du charismatique Mandela et l’intervention victorieuse de l’armée zimbabwéenne sur le sol mozambicain (fuite de Dlakhama, assassinat de Evo Fernandès en Suisse etc.) pour que Sant’Egidio vînt proposer sa médiation. Autrement dit, les médiateurs du Vatican ont surfé sur les effets printaniers d’une modification favorable de la conjoncture géopolitique. Et, surtout, des rapports sous-régionaux. En un mot, c’est le succès facile d’une facilitation déjà facilitée par un contexte austral que Sant’Egidio exhibe urbi et orbi. En cette année électorale 2012, le Président Wade est – en dépit de ses belles professions de foi sur la Casamance – plus soucieux de ses deux chantiers (infrastructures et succession) que de la paix dans le sud du Sénégal.
Il s’y ajoute que le torchon brûle entre la communauté internationale et le candidat Wade. Lequel explique publiquement son insuccès au premier tour, par une campagne de la France et de l’Amérique contre sa candidature. D’où son allergie aigue contre toute internationalisation du conflit. Preuve ou paranoïa : Me Wade voit une main étrangère non africaine derrière la rébellion. Sant’Egidio peut attendre encore à l’ombre de la Plateforme des Femmes pour la Paix en Casamance.
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