L'Ouganda, proche de Moscou, commence à découvrir le sort de ses ressortissants enrôlés par l'armée russe
Le phénomène, qui depuis des mois agite la presse kényane et le gouvernement sud-africain et a fait l'objet de plusieurs enquêtes journalistiques, dont une lundi de l'AFP, ne génère pas les mêmes remous en Ouganda, que dirige d'une main de fer depuis 40 ans le président Yoweri Museveni.
Ce pays entretient une relation forte avec la Russie.
"Appelez-moi +poutiniste+ si vous voulez. Nous, l'Ouganda, devrions envoyer des soldats pour défendre Moscou si jamais elle était menacée par les impérialistes", lançait en mars 2023 le fils du président, Muhoozi Kainerugaba, devenu ensuite chef de l'armée.
Reconnu pour la qualité de ses soldats, l'Ouganda voit depuis longtemps nombre d'entre eux, une fois qu'ils ont quitté l'uniforme, s'engager pour des compagnies militaires privées (PMC) dans des pays comme l'Afghanistan ou l'Irak.
L'Association spéciale des retournés (ASR), forte de 20.000 membres, en grande partie d'ex-soldats ougandais mais aussi des employés de PMC, raconte avoir été ciblée par plusieurs "agents", dont un leur proposait des contrats de travail en Israël, pour ensuite les envoyer en Russie.
"Nous avons dit à nos membres qu'(...) ils allaient mourir (en Russie) avec une balle dans leur tête et leurs cadavres seraient enterrés dans la neige ou laissés aux vautours pour qu'ils les dévorent", affirme à l'AFP un cadre de cette structure.
L'ASR estime à "plus de 10" ses adhérents ayant rejoint l'armée russe, dont trois sont morts.
Un chiffre très vraisemblablement sous-évalué, alors que les forces de sécurité ougandaises annonçaient en août dernier avoir intercepté à l'aéroport d'Entebbe (sud) neuf hommes qui partaient à Moscou travailler comme "agents de sécurité".
Ils faisaient partie d'un groupe de "plus de 100 hommes", dont "tous avaient un passé militaire" et devaient aller en Russie en différentes vagues, expliquaient-elles sur X.
Si les forces de sécurité écrivaient initialement que les partants se battraient pour l'Ukraine, ce qui semblait erroné alors qu'ils s'envolaient pour Moscou, une source sécuritaire a indiqué à l'AFP que leur destination finale était bien la Russie.
Depuis cette opération, peu d'efforts semblent avoir été entrepris pour endiguer le phénomène. Un citoyen russe, arrêté dans cette affaire, a été libéré et la justice n'avance plus, a poursuivi cette source.
Pour éviter d'être interceptés, beaucoup des candidats ougandais à la Russie prennent désormais simplement l'avion du Kenya voisin, selon une autre source sécuritaire.
Une vidéo diffusée en janvier par un compte pro-ukrainien sur X et visionnée plus de huit millions de fois montre une dizaine d'Ougandais scandant un chant militaire dans une forêt au sol recouvert de neige.
En Ouganda, le commentaire en russe qui l'accompagne inquiète : "Regarde combien de (soldats) +jetables+ il y a ici. Et ils chantent en plus. Ils sont joyeux. Tant pis. Ils chanteront différemment quand ils partiront" sur le front, ironise l'auteur vraisemblable de la vidéo, dont l'AFP n'a pu vérifier où elle avait été prise.
Sur la chaîne ougandaise NTV, la veuve d'Edson Kamwesigye, qui, dit-elle, avait auparavant travaillé en Irak, sans préciser dans quel contexte, a demandé aux autorités ougandaises de l'aide pour rapatrier le corps de son mari, mort en janvier sur le front ukrainien.
Des photos du visage abîmé et sans vie de l'homme de 46 ans et de ses papiers sont apparues sur les réseaux sociaux.
Richard Akantoran, travailleur pauvre de Kampala, raconte s'être vu promettre un emploi dans un supermarché en Russie - pour, une fois arrivé là-bas, être forcé de s'engager avec l'armée russe, "menacé au pistolet, à bout portant", mime-t-il, le poing sur la gorge, dans une vidéo publiée par l'armée ukrainienne, qui l'a fait prisonnier.
"Ne tombez pas dans le piège", avertit ce trentenaire, père de deux filles. "Imaginez-vous être au combat et mourir pour rien."
Le gouvernement ougandais, qui vantait en février 2024 les "opportunités illimitées" en Russie, s'est pour l'instant contenté d'appeler les candidats au départ à la prudence. Un vocable très modéré comparé à celui employé par le Kenya, qui a qualifié cette semaine d'"inacceptable" le fait que ses jeunes soient employés comme "chair à canon".
L'Ouganda, régulièrement épinglé pour ses violations des droits humains, s'est toujours abstenu lors du vote de résolutions au conseil de sécurité de l'ONU condamnant l'invasion russe de l'Ukraine.
"Le fait que le gouvernement ougandais ne condamne pas fermement (l'enrôlement de ses citoyens) est révélateur", estime Mwambutsya Ndebesa, un analyste politique interrogé par l’AFP.
Kampala et Moscou, qui, dit-il, "ont développé une relation bâtie autour de la sécurité et de la défense", illustrent désormais à merveille "l'adage selon lequel qui se ressemble s'assemble".
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