Autopsie du recrutement dans la fonction publique Sénégalaise (Par Erik FALL)
Le recrutement dans la fonction publique sénégalaise a connu une évolution significative ces dernières années, marquée par une croissance des effectifs mais aussi par des dysfonctionnements structurels. Selon un inventaire récent, environ 30 000 agents contractuels ont été recensés dans l’administration centrale, un chiffre révélé en décembre 2024 par le ministre de la Fonction publique, Olivier Boucal. Ce recours excessif aux contrats, souvent initié par les ministères sans autorisation légale, rend l’emploi précaire et souligne un manque de contrôle sur les effectifs. Dans le service public local, les effectifs ont doublé entre 2013 et 2022, atteignant 18 716 agents répartis sur 483 collectivités territoriales, avec une moyenne de 39 agents par entité. Cependant, la répartition est inégale : 46 % des agents sont concentrés à Dakar, et 82 % des collectivités comptent moins de 50 agents. Sur le plan démographique, 64 % des agents locaux sont des hommes, et seulement 6 % sont des fonctionnaires titularisés, le reste étant majoritairement des agents non-fonctionnaires (41 %) ou contractuels (37 %), ce qui accentue la précarité.
Les processus de recrutement reposent sur des mécanismes variés : intégrations via le Comité d’Admission à la Hiérarchie des Indemnités (CAHI), embauches post-2014 sous décret, ou contrats de droit privé. Mais des défis persistent, comme l’inadéquation entre qualifications (souvent baccalauréat) et exigences des postes (favorisant les diplômés de l’ENA), les retards dans la régularisation, et un faible recours aux concours. Chez les jeunes diplômés, l’insertion reste faible et atypique, avec un chômage à 38 % pour les 15-35 ans. Le secteur public, historiquement principal employeur, a réduit ses embauches depuis les années 1980 en raison de contraintes budgétaires, privilégiant les secteurs éducation et santé (913 à 2 642 recrutements annuels entre 1996 et 2001). Des formes précaires comme les vacataires (1 300 en 2003) ou le volontariat via le Service Civique National persistent, sans toujours mener à une intégration stable.
En 2025, la masse salariale a atteint des niveaux préoccupants, alertant les partenaires comme le FMI sur l’équilibre budgétaire. Des recrutements massifs ont été annoncés, comme 5 415 postes techniques et interministériels, via une plateforme dédiée (PGDE) pour les candidatures en ligne, avec un âge limite de 35 ans. Globalement, le bilan révèle une bureaucratie obsolète, des lenteurs procédurales, des inégalités territoriales et un manque de compétences adaptées, issus des concertations nationales de 2025. Ces éléments soulignent un besoin urgent de modernisation pour aligner les ressources humaines sur les objectifs administratifs.
Perspectives et réformes
Les perspectives pour le recrutement dans le service public sénégalais s’inscrivent dans une vision de transformation ambitieuse, alignée sur la Vision Sénégal 2050, les ODD et l’Agenda 2063. L’Agenda national de Transformation du Service public (2025-2029) propose un cadre structurant pour un service agile, orienté résultats et centré sur le citoyen. Dans le domaine des ressources humaines, les réformes incluent l’adoption d’un Nouveau droit de la Fonction publique, une Politique de Gestion des RH avec généralisation des Directions RH, une rénovation de la rémunération intégrant la performance, une Stratégie nationale de Formation continue, un Répertoire Interministériel des Métiers (RIM), un Système Intégré de Gestion des RH (SIRH), et un système d’évaluation basé sur la performance. Ces mesures visent à motiver et adapter le capital humain, avec des indicateurs comme la productivité et la satisfaction des agents.
Pour 2026, le gouvernement impose de nouvelles règles : plafonds de recrutements par ministère pour contrôler la masse salariale, et digitalisation complète du processus pour un suivi en temps réel, détectant irrégularités et sureffectifs. La modernisation organisationnelle prévoit une Charte de déconcentration, un cadre juridique pour la digitalisation, un portail unique en ligne, et l’interopérabilité des systèmes. La transparence sera renforcée par un Code général d’Éthique et de Déontologie, une loi sur l’accès à l’information, et une Stratégie nationale de bonne gouvernance.
Au niveau local, les recommandations du diagnostic 2025 insistent sur la professionnalisation RH, avec mutualisation des outils, budgets accrus pour la formation (priorités : gestion administrative, financière, état civil), et adaptation des organigrammes aux spécificités territoriales. Pour les jeunes, des programmes comme l’ANEJ et le SCN seront renforcés pour mieux aligner formations et besoins publics. Le pilotage sera assuré par un Conseil national de la Modernisation (CNMAP), une Unité Centrale de Coordination des Réformes, et un Fond d’Impulsion de la Transformation, avec des ‘’quick-wins’’ en 2025-2026 (nouveau droit, charte qualité, etc.) et un phasage jusqu’en 2029. Ces initiatives, financées par l’État, les partenaires et le privé, promettent une administration plus inclusive, efficace et éthique, réduisant la précarité et favorisant l’équité.
Le diagnostic sans complaisance du recrutement dans la fonction publique sénégalaise révèle des défis profonds : précarité généralisée des emplois, inégalités territoriales marquées, inadéquation entre formations et besoins réels, ainsi qu’une masse salariale sous tension. Ces constats, hérités de décennies de pratiques parfois improvisées, appellent une refondation ambitieuse du service public pour le rendre plus équitable, performant et résolument tourné vers le citoyen. C’est précisément dans cette optique que le gouvernement a engagé, dès janvier 2025, un vaste processus inclusif avec le lancement des concertations nationales pour la réforme du service public par le ministre Olivier Boucal. Ce mouvement participatif s’est poursuivi par des concertations régionales dans les 14 régions du pays, impliquant agents publics, élus locaux, société civile, syndicats, secteur privé, jeunes, femmes et diaspora, jusqu’à leur clôture en mars 2025 à Dakar. Ces échanges riches ont permis de recueillir des centaines de propositions concrètes, nourrissant directement l’élaboration de l’Agenda national de Transformation du Service public (2025-2029), présenté officiellement en août 2025 au Premier ministre Ousmane Sonko.
Ce processus collectif, véritable marqueur d’une gouvernance ouverte et responsable, constitue le socle indispensable pour traduire en actes les réformes annoncées : nouveau cadre juridique de la fonction publique, digitalisation complète, gestion performante des ressources humaines, déconcentration renforcée et lutte contre la précarité. En restaurant la confiance entre l’administration et les usagers, le Sénégal pose ainsi les jalons d’une administration moderne, agile et inclusive, alignée sur la Vision Sénégal 2050 et capable de porter le pays vers un développement souverain, juste et prospère.
Pour susciter la réflexion collective, deux questions clés se posent :
1. Comment garantir que la digitalisation promise des processus de recrutement et de gestion des carrières profite réellement aux candidats des régions les plus éloignées, sans aggraver les inégalités territoriales existantes ?
2. Dans quelle mesure les concertations nationales et régionales pourront-elles être institutionnalisées comme mécanisme permanent de dialogue et d’ajustement des politiques publiques, afin d’éviter que les réformes ne restent des chantiers ponctuels sans appropriation durable par les agents et les citoyens ?
Erik Fall
Expert en management public

Commentaires (3)
Sont ils concernes par l indemnite de logement.
La question relative à la situation des sénégalais, recrutés locaux dans les Ambassades de notre pays à travers le monde, reste aussi entière
Ils souffrent énormément, des sénégalais ayant les capacités, sont recrutés pour servir de trait d’union entre représentations sénégalaises et pays d’accueil, ceux-là, constituent-les oubliés du système.
Alors que l’on nous explique cette différence de traitement au sein de la même équipe, même armée diplomatique sénégalaise, exécutant les mêmes tâches et les mêmes horaires de travail et soumis aux mêmes conditions de vie et les mêmes réalités.
A ce que je sache, au-delà de la diplomatie politique et économique, la diplomatie sénégalaise gagnerait au traitement équitable et uniforme de tous les sénégalais travaillant dans sa diplomatie et que des mesures correctives, en ce sens, seront plus que nécessaires pour la bonne mise en œuvre de l’inclusion de la diaspora et d’une diplomatie innovante et accès sur son temps.
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