Halima (par Seydou Kane, cinéaste))
Halima! Comme le disait le poète : « je ne t’ai jamais connue, mais mon regard est plein de ton sang, ton beau sang noir à travers les champs répandu, le sang de ta sueur, la sueur de ton travail, le travail de l’esclavage, l’esclavage de tes enfants… ».
S’il y’a une chose sur laquelle tout le monde s’entendait, c’est que tu étais pétrie de talent. Tu étais belle aussi. Tu avais un sourire transcendant l’été Boréal. Tu es partie trop tôt à notre goût. Mais le Seigneur ne se trompe jamais. De là où tu es, tu dis comme les québécois : « pis, c’est quoi la suite? ».
Je voudrais m’attarder sur le métier que tu exerçais si excellement : « actrice ». Parce que je pense que dans notre pays, on ne prend pas au sérieux ce métier. On ne prend tout simplement pas au sérieux les métiers du cinéma. Et cela, nous l’avons hérité de l’ancien colon. Ne dit-on pas en effet à une personne pas sérieuse : « arrête ton cinéma ». Quel métier est plus ingrat que celui d’acteur? On incarne l’autre que l’on n’est pas. Et malheureusement, très souvent, le public peu alerte, nous confond avec l’autre que l’on n’est pas. Et nous lapide. J’ai appris l’importance de ce rôle le jour où j’ai dû, au pied levé, remplacer un figurant qui avait oublié de se présenter sur mon tournage. Ce figurant avait une phrase à dire. La scène a dû être reprise huit fois. Oui, vous avez bien lu 8. De ce jour, les acteurs ont gagné à jamais mon respect. Un seul pays au monde a vraiment compris l’importance de l’acteur : Les États-Unis. Ce n’est pas pour rien qu’Hollywood est la deuxième industrie aux Etats-Unis après l’aéronautique et avant l’automobile. Et pour cette industrie qui ne produit que des prototypes, le film se monte sur un nom. Un seul. Celui de l’acteur principal. Qu’il s’appelle Denzel Washington, Dwayne Johnson ou Nicole Kidman.
J’ai toujours été émerveillé par le métier d’acteur. Mon idole d’enfance à moi s’appelait Abou Camara. Cela vous donne un indice sur mon âge. Oui, il y’avait Baye peulh qui me donnait des crampes d’estomac. Mais personne ne passait avant Abou Camara. Et bien entendu, mon rêve a toujours été d’être cinéaste, au grand dam de mon père qui me voyait médecin. Et quand j’ai eu mon bac, je suis allé tuer le temps en sciences éco en attendant que mon rêve se réalise. Et ce rêve, c’est Moussa Yoro Bathily (je lui rends hommage) qui m’a permis de le réaliser, en corrigeant mes premiers scénarios et en m’offrant le rôle de 3ème assistant sur son film « l’Archer Bassari ». Et paradoxalement, c’est cette opportunité qui m’a permis de rencontrer mon idole. Moussa m’avait demandé d’aller avec le chauffeur de plateau chercher Abou Camara. Quand le chauffeur se gara devant la demeure de ce grand acteur à Grand Dakar et que je vis Abou Camara sortir de cette … « demeure », j’étais stupéfait. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il vivait… « là ».
C’est à ce moment précis que j’ai compris pourquoi mon père ne voulait pas que j’exerce ce métier. C’est à ce moment précis que j’ai compris que je ne ferais pas ce job au Sénégal.
Cela fait trente ans que je vis et travaille au Canada, que je reviens presque tous les ans au Sénégal. Le sort de l’acteur n’a pas changé. Pire, il s’est aggravé. Avec la multiplication des chaînes de télévision, l’apparition des réseaux sociaux; l’acteur, aujourd’hui plus qu’hier, incarne cette personne qu’elle n’est pas. Pour peu qu’on apparaisse, même de manière fugace dans une série télévisée ou un vidéoclip, on se croit affranchi de prendre le clando, le car rapide, le bus Tata; au pire, on ira avec le BRT, tout en prenant soin de nous faire tout petit et nous cacher derrière des lunettes noires fumées. On s’interdit de porter deux fois de suite la même tenue dans nos innombrables cérémonies familiales. Être acteur ou actrice au Sénégal, c’est un calvaire.
Halima, Abou! Vous avez été mes idoles sans le savoir. Sous d’autres cieux vous seriez des icônes. Malheureusement, vous avez eu le malheur de naître dans un pays qui s’appelle le Sénégal. Cruelle ironie, le pays du chantre de la négritude : Leopold Sédar Senghor.
Disons-le clairement!
« Cinéma bi dou dem », tant que les différents corps de métiers de l’industrie audiovisuelle ne se constitueront pas en convention collective pour défendre leurs droits.
« Cinéma bi dou dem » tant que les producteurs s’en mettront plein les poches et laisseront acteurs et techniciens crever de faim.
« Cinéma bi dou dem » tant que les télévisions publiques ou privées ne mettront pas leurs argent dans la production de films qui alimenteront au premier chef leurs grilles de programmation.
« Cinéma bi dou dem » tant que les projets choisis obéiront à une logique de prébende et de rétrocommission au détriment de leur qualité.
« Cinéma bi dou dem » tant que l’État n’organisera pas ce secteur de l’économie avec sérieux et responsabilité en investissant dans un domaine porteur et en votant des lois qui promeuvent l’audiovisuel.
Je terminerais par une anecdote : au mois d’octobre, je suis venu au Sénégal pour 2 mois. J’ai sollicité une audience avec le ministre de la culture. On m’a dit qu’il fallait écrire et apporter la lettre au ministère. J’ai écris ma lettre et pris le taxi pour aller au ministère qui la dernière fois se trouvait en face du lycée Blaise Diagne : 2000 CFA. Là, on me dit que le ministère a déménagé à Diamniadio : 2500 CFA de taxi pour aller à la gare du TER et 1500 CFA pour le trajet Dakar-Diamniadio. À la sortie de la gare, le bus vient de partir. Il faut prendre un clando jusqu’aux sphères ministérielles : 1000 CFA. Faisons les maths : 7000 CFA aller, et bien évidemment 7000 CFA pour revenir. 14,000 CFA pour déposer une lettre et se la faire tamponner. Nous sommes en 2026 les amis! Et pire, pas de RÉPONSE! Pas du ministre, pas du directeur de cabinet, pas du chef de cabinet; et que dire de la kyrielle de conseillers techniques. Une administration qui ne répond pas manque de RESPECT à ses citoyens.
Oui Awadi, « Deuk bi dou dem » !
Seydou Kane, Cinéaste, Ottawa.
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