Sur la question des présumés homosexuels: au-delà de l'émotion ne devrions- nous pas interroger nous-mêmes? Et si les responsabilités ne sont pas partagées ?
Depuis le weekend du 7 au 8 février 2006, l’actualité nationale au Sénégal est fortement marquée par la question des présumés homosexuels arrêtés pour différents chefs d’inculpation. Depuis lors, la presse nationale, les réseaux sociaux, les places publiques, les marchés, tous les lieux de rencontres, en ont fait les choux gras de leurs publications et/ou de leurs discussions. Oui, selon les premiers éléments de l’enquête et tout ce que la presse en dit de vrai ou de faux, la situation est suffisamment grave. Ici, l’on parle d’actes contre nature, d’association de malfaiteurs, de détournement de mineurs et de transmission volontaire d’un virus VIH. Et tout ce scandale se serait passé sous l’égide d’un vaste réseau de pédopornographie depuis la France et impliquant des pays africains dont le Sénégal. Un réseau où l’on initierait des mineurs à pratiquer l’acte sexuel avec en contre partie des versements de somme d'argent.
Et comble de malheur, il se dit que parmi les personnes incriminées, et présumées membres de ce réseau, certaines seraient porteuses du virus de Sida.
Si alors cela est confirmé comme le rapporte la presse et les réseaux sociaux, il y a vraiment problème. Mais, au delà des lamentations, du choc que tout le monde ressent, il faut bien analyser ce qui est arrivé et en jeter un regard d’introspection individuel et collectif. La responsabilité des personnes supposées incriminées est sans doute entière ; et les enquêtes pourraient nous édifier.
Au demeurant n’est-il pas bon d’interroger notre société et de nous regarder toutes et tous au miroir sociétal? A mon humble avis, dans une société où l’éducation des enfants est complétement abandonnée ; dans une société où ni la famille, ni l’école, (Etat), ni les partis politiques, ni les associations sociales n’éduquent plus, tout peut arriver ; car seule l'éduction nous débarrasse de notre nature brute. Et le Président Mandela nous le rappelait avec brio: " L'arme la plus puissante pour changer le monde, c'est l'éducation. Attention, avoir des écoles ne signifie pas disposer d'un cadre sociologique d'éducation. C'est encore plus étendu que cela.
A bien regarder la société sénégalaise d'un regard psycho- sociologique, il apparait nettement que nous sommes dans une société où la Citoyenneté, le Civisme, le respect de la dignité est de plus en plus aux anti-potes de nos valeurs sociales et culturelles.
Ce qui manque le plus au Sénégal depuis quelques années, c'est bien la Citoyenneté, le Civisme et le respect du commun vouloir vivre ensemble, selon notre Devise: " Un Peuple, Un But, Une Foi".
Une jeunesse non éduquée citoyennement peut être ouverte à tous les vices nous disait Thomas Sankara. Lorsque vous observez comment nous circulons à travers nos rues, avec des personnes qui crachent partout, des trottoirs occupés; des passants qui vous donnent des coups d'épaule et qui ne respectent aucune norme de la circulation, alors vous pourriez vous rendre compte de nos failles et limites sociétales. Dans nos écoles des élèves défient des enseignants et l'administration mais aussi créent des réseaux de toutes sortes avec des circuits de groupes qui s'adonnent à des activités illicites ou immorales.
Une société qui ne peut plus veiller sur ses enfants tout au long de la journée ; une société qui laisse ses enfants mendier toute la journée sous un prétexte qu’ils sont en apprentissage religieux ; une société dont les enfants sont mal habillés et pieds nus à la recherche d'une pièce de monnaie, ces enfants peuvent être des appâts faciles pour des prédateurs comme ceux dont on parle dans ce dossier de réseau international.
Une société où les enfants sont utilisés comme prétexte pour mendier par des adultes; et tenez-vous bien, des mendiants qui finissent par élire "bureau" sur ce coin de rue qui devient même comme leur lieu de travail où ils s’installent tôt le matin jusqu’à la descente et la fermeture des services publics, une société comme celle-là est aussi responsable des potentiels détournements de mineurs et peut bien être accusée de non assistance de personne en danger, ou d'enfants mineurs. Et lorsque les mendiants qui utilisent ces enfants exhibent ou tiennent en main, des téléphones IPhone alors que d’autres se maquillent sur place avec des bébés empruntés ou utilisés comme raison de la mendicité, alors une telle société ne se dit pas la vérité et semble marcher par la tête. C'est comme une société qui a pratiquement démissionné de ses devoirs protecteurs des enfants et de la jeunesse.
A signaler que parmi ces mendiants, on rencontre des ressortissants de pays voisins et qui se logent dans des abris de fortune, et restent exposés à tous les risques. Si nous devons laissons ces personnes dans nos villes, il faut aussi assumer la protection de leurs droits, surtout si elles sont vulnérables. S'ils ont le droit de s'installer dans tous les pays en Afrique, nous n'avons l'obligation et le devoir de les ôter dans de la vulnérabilité ou de les assister dans les situations de précarité qu'elles vivent.
Tous les matins, quand vous observez nos rues, combien d’enfants presque abandonnés par la société sont en train de chercher une pièce de monnaie qui est destinée à une autre personne invisible et bien protégée ou aussi une pitance pour manger; et souvent ils parcourent des kilomètres sans chaussure, sans habits dignes. Que fait la société pour éliminer de telles situations? Les réponses qui sont données sont de simples fuites en avant.
Alors, toutes ces couches vulnérables qui vivent dans la rue, (jeunes enfants et mendiants) ne constitueraient –il pas des proies faciles pour des réseaux qui sont prêts à payer de fortes sommes pour atteindre leurs cibles ? Pourquoi l'Etat ne peut pas prendre ses responsabilités sur ces pratiques ignobles, déshumanisantes et immorales? Est-il possible que les Ministères de la Famille et/ou de l'Intérieur croisent leurs forces et leurs prérogatives pour mettre fin à cette situation et protéger ces populations?
Depuis l’indépendance, l’Etat semble être incapable de résoudre le problème des enfants dans la rue ; et ce phénomène est devenu banal aux yeux de tout le monde. Du régime socialiste à aujourd’hui en passant par les règnes des libéraux Wade et Sall, ce Ministère semble être un ministère de propagande et c’est sans doute pourquoi, chaque régime qui arrive y met une militante dont les actions de solidarité sont généralement bien orientées vers une clientèle politique que vers des familles qui ont réellement besoin de soutiens. Si l’on jette un regard sociologique sur la société sénégalaise, l’on peut faire certains constats qui sont le signe d’une société en perte de valeurs. Le tissu familial se disloque chaque jour de plus en plus. Les familles monoparentales augmentent chaque jour. Les sénégalais mangent de plus en plus dans la rue ; et cela devient la règle alors c’était une exception durant les années 60/70. Manger en groupe dans la famille était à la fois un acte de socialisation, de solidarité et d'auto-éducation mais aussi un moment de sécurité sanitaire et alimentaire.
Les rues et avenues sont désormais jalonnées de tables qui vendent qui, de la bouillie de mil ou de maïs, qui du Tiakri, qui du couscous, qui du fondé, etc. A partir de midi, les gargotes prennent le relais pour le déjeuner. Et le soir à partir de 18h, le même décor s'installe pour le dîner. On fait la queue pour le tiakry, le ngalax, le fondé, le sandwich, ou le couscous au lait. C'est comme si personne ne mange plus en famille.
Un analyste sociologue nous disait que lorsqu’une société finit par manger quotidiennement dans la rue, cette société est en perte de valeurs et cela est aussi signe de vulnérabilité, de pauvreté, d'individualisme,.....
Et en plus, cela pose des questions de santé publique, car les repas servis en pleine rue ne sont pas sans risques. Rappelez –vous des rumeurs ou cas réels des viandes de chats, de chiens, ou encore de charogne qui ont été annoncées sur la place publique récemment. Regardez comment les pains que les dakarois mangent chaque matin sont transportés et servis à travers des sacs de riz recyclés et sur des motos deux roues, avant d'être exposés sur des comptoirs de boutique où le vendeur manipule sans gants d'autres produits comme les détergents, les eaux de javel, les huiles, etc.
Dans ces situations, les jeunes, mineurs, et adolescents, abandonnés à eux meme qui tombent sur des personnes capables de leur offrir de quoi s’acheter un plat bien succulent, de quoi manger autre chose que les bouillies et les « chawarma par terre », alors, imaginez la suite. Imaginez les jeunes qui dorment dans la rue sur des cartons et qui peuvent tombent entre les mains de ces groupes pédophiles qui leur proposent juste un repas et une couverture ou un pull contre le froid.
Le niveau de pauvreté n’explique pas tout se qui se passe. Il y a sans soute une question de manque d’éducation, de citoyenneté ; et là tout le monde est interpellé ; les familles, l’école, les partis politiques, les Organisations sociales et citoyennes, les ONG, mais bien sûr l’Etat qui aurait dû être le catalyseur de notre éducation citoyenne et le modèle de notre civisme.
C'est quelle société celle-là? Une société où les consommateurs sont servis en pain dans des contenants recyclés et d'où le pain peut bien tomber pendant le trajet avant d'être déposé dans des gargotes, des boutiques, des tanganas avant que les populations ne viennent s'en servir sans crainte. Où en sommes- nous avec la décision d'Etat qui avait institué les kiosques à pain dans les quartiers? Qu'est-ce-que le Service d'Hygiène peut-il faire avec les Contrôles économiques pour faire respecter les règles d'hygiène dans les boulangeries qui doivent disposer de moyens de distribution de pain plus adaptés et qui peuvent aussi offrir des possibilités d'emplois pour les jeunes? Nous pourrions y revenir en détail.
Revenons maintenant à l'actualité portant sur la question des présumés homosexuels. Se décider à contaminer consciemment des gens d'un virus qui a décimé dans le passé récent des communautés pose à la fois une question de manque de citoyenneté mais aussi de responsabilité morale et religieuse. Mais accepter d’aller rencontrer des personnes pour de l’argent ne peut pas s’expliquer uniquement par la pauvreté. Il y a là aussi un problème d'éducation sociale et citoyenne qui relève de la société et de l'Etat.
Ce qui manque le plus dans notre société sénégalaise, c’est bien la Citoyenneté consciente et active ; et personne ne s’en émeut ; alors personne, malgré le fait que nous ratatinons tous les jours que nous sommes un pays de croyants; de 95% de musulmans et 5% de chrétiens. "Fii, citoyenneté moo fi raflé!! "= Ici, ce qui manque le plus, c'est bien la citoyenneté.
Par ailleurs, de plus en plus on voit des jeunes (femmes et garçons) se retrouver dans des appartements qu’ils louent pour des moments de liberté, de jouissance, voire de libertinage. Et pourtant, personne ne dit rien autour de leur entourage.
C’est pour dire que si un réseau comme celui qui est décrit dans cette affaire qui défraie l’actualité rencontre des jeunes qui manquent du minimum nécessaire, et qui sont attirés par la belle vie, le luxe, ces jeunes constituent une proie facile pour des prédateurs qui peuvent être porteurs d’une « arme » de destruction massive.
De pareils faits nous interpellent individuellement et collectivement.
Et la société sénégalaise ne devrait-elle pas se regarder devant le miroir pour mieux comprendre ce qui lui arrive? Notre société serait en perte de valeurs et de référence à tout point de vue. En rappelant tout cela, c'est juste dans une démarche pédagogique, analyser les liens de cause à effets entre la vulnérabilité, l'incivisme, la pauvreté et les risques d'embrigadement, d'enrôlement et de manipulation de la jeunesse par des réseaux mafieux. Ce dossier est en cours d'instruction par la justice de notre pays. Mais à côté du traitement juridique, il est bon de trouver un traitement social, culturel et citoyen; car parmi les causes, il y en a qui sont liées à ces aspects socioculturels et citoyens. C'est un débat que nous ne pouvons pas épuiser ici.
Mais avant de conclure, permettez-nous de formuler quelques recommandations stratégiques dont.
C'est là quelques idées, et il en existe d'autres que nous ne pouvons pas toutes exposer ici.
Citoyennement, et avec tous mes respects, pour le droit à la vie décente.
Mamadou Diouf- Mignane- (Coordonnateur du Forum social Sénégalais)
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