Calendar icon
Wednesday 28 January, 2026
Weather icon
á Dakar
Close icon
Se connecter

[TRIBUNE ] La “bonne gouvernance” est morte. Vive la gouvernance performative ! (Par Idrissa Diabira)

Auteur: Idrissa DIABIRA

image

La “bonne gouvernance” est morte. Vive la gouvernance performative ! (Par Idrissa Diabira)

Ce qui s’effondre aujourd’hui, en Afrique notamment, ce n’est pas la démocratie en tant que telle, mais une croyance née dans l’euphorie de la fin de la guerre froide : l’idée que la démocratie, à elle seule, suffirait mécaniquement à produire le développement et le progrès…

Depuis quelques années, dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et centrale, les ruptures ou menaces de ruptures institutionnelles se sont multipliées, révélant un malaise plus large que le seul espace sahélien. Les réactions internationales se sont concentrées sur la rupture de l’ordre constitutionnel et l’atteinte aux normes démocratiques. Mais le message exprimé par une partie significative des populations est d’une autre nature : une revendication de souveraineté réelle.

Cette revendication – souvent articulée autour de la présence militaire étrangère, du franc CFA ou des dépendances héritées – a été largement mobilisée par les juntes pour justifier leurs coups de force, sans résoudre le déficit de souveraineté effective qu’elles prétendent dénoncer. Pour autant, elle ne saurait être réduite à une simple manipulation idéologique. Elle est profondément pratique. Les populations ne rejettent pas la démocratie comme valeur ; elles contestent un modèle de gouvernance incapable de produire la sécurité, les moyens de subsistance et la dignité attendus.

“Ce qui vacille aujourd’hui, ce n’est pas l’aspiration démocratique des sociétés africaines, mais la capacité des États à faire fonctionner la démocratie comme un système producteur de résultats.”

Autrement dit, ce qui vacille aujourd’hui, ce n’est pas l’aspiration démocratique des sociétés africaines, mais la capacité des États à faire fonctionner la démocratie comme un système producteur de résultats.

Les indépendances avaient porté une ambition de souveraineté totale. Mais la crise de la dette et les ajustements structurels des années 1980 ont durablement affaibli les capacités économiques et institutionnelles des États, laissant inachevée la souveraineté économique. C’est dans ce contexte qu’est apparu le paradigme de la « bonne gouvernance », érigé en condition présumée du développement à partir de la fin des années 1980. Trente ans plus tard, le lien causal entre conformité institutionnelle et transformation économique n’a jamais été établi.

La gouvernance a été évaluée à l’aune des procédures – élections, lois, agences – plutôt que des résultats. Les États ont appris à maîtriser le langage et les rituels de la réforme sans construire la capacité réelle à produire des effets tangibles. Les révisions constitutionnelles et les cycles électoraux creux ne sont pas des anomalies : ils sont l’issue logique d’un système optimisé pour l’apparence plutôt que pour la performance.

La comparaison avec l’Asie de l’Est montre que la croissance n’a d’effet durable que lorsqu’elle est institutionnellement transformée en capacités humaines. Un écart annuel apparemment minime de progression de l’indice de développement humain – environ 1,25 % en Asie de l’Est contre 1 % en Afrique subsaharienne – correspond à un rythme de progrès supérieur d’environ 25 %, qui, par effet cumulatif, a permis de sortir des centaines de millions de personnes de l’extrême pauvreté.

“Le problème n’est donc pas l’absence de gouvernance, mais son incapacité à produire des résultats”

Les conséquences du défi africain sont aussi visibles dans les secteurs qui comptent le plus pour les citoyens. Près de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité, alors même que les marchés ont été libéralisés, les régulateurs créés et les cadres juridiques alignés sur les meilleures pratiques. Le problème n’est donc pas l’absence de gouvernance, mais son incapacité à produire des résultats.

Ce décalage entre l’abondance de règles et la rareté des résultats n’est d’ailleurs pas propre à l’Afrique : il traverse aujourd’hui de nombreuses démocraties, y compris parmi les plus anciennes, confrontées à une crise silencieuse de l’action publique et de la crédibilité de l’État.

“Les populations ne rejettent pas la démocratie comme valeur ; elles contestent un modèle de gouvernance incapable de produirela sécurité, les moyens de subsistance et la dignité attendus”

La racine du problème se situe au-delà des institutions formelles. Le développement dépend d’un ethos opératoire : un ensemble de normes partagées, de pratiques professionnelles et de capacités organisationnelles permettant aux institutions de fonctionner effectivement. La différence décisive tient moins aux normes elles-mêmes qu’à leur appropriation cognitive.

C'est ici qu’intervient la notion de gouvernance performative. Elle ne désigne pas simplement une gouvernance performante, mais une gouvernance dont les règles, les normes et les politiques publiques produisent effectivement les résultats qu’elles promettent. Contrairement à la gouvernance normative, elle juge les États sur leur capacité à assurer l’accès effectif aux services essentiels – énergie, santé, éducation – et aux capacités productives qui permettent aux ménages et aux entreprises de vivre et de travailler dignement.

Une telle gouvernance est performative lorsqu’elle transforme des normes en capacités, et des capacités en résultats observables. Elle recentre l’action publique sur les infrastructures invisibles – comptables, juridiques, professionnelles, informationnelles et cognitives – sans lesquelles les normes restent formelles et le capital demeure invisible.

Autrement dit, la gouvernance performative est l’ingénierie institutionnelle par laquelle un capital invisible – informel, latent ou sous-évalué – devient un capital opératoire capable de produire de la valeur économique et sociale.

Concrètement, ce type de gouvernance est celui qui permet à une PME d’avoir de l’énergie fiable, un accès au financement productif et des règles effectivement applicables : des règles qui sécurisent les contrats, rendent l’information fiable et permettent l’exécution réelle des droits, et pas seulement des lois bien écrites.

La vague récente de coups d’État ne doit pas être idéalisée. Le pouvoir militaire n’est pas une alternative durable, pas plus que les régimes populistes ou les démocraties sans résultats. Partout, les peuples ne demandent pas moins de démocratie, mais d’institutions capables de la faire fonctionner, c’est-à-dire de rendre effectif le contrat social. Car la souveraineté réelle ne se proclame pas ; elle se construit par la capacité quotidienne à produire de la sécurité, des services essentiels, de l’activité économique et du bien-être collectif.

IDRISSA DIABIRA est Consultant international et Fondateur de SherpAfrica. Ancien Directeur Général de l’ADEPME au Sénégal de 2017 à2024. Co-Coordinateur du programme présidentiel Yoonu Yokkuté. Il travaille actuellement sur les politiques publiques, la gouvernance performative et l’excellence opérationnelle à l'échelon panafricain.

Auteur: Idrissa DIABIRA
Publié le: Mercredi 28 Janvier 2026

Commentaires (7)

  • image
    Marocain il y a 5 heures
    ''“Le problème n’est donc pas l’absence de gouvernance, mais son incapacité à produire des résultats”

    Excellent billet ! Ouf ! il a tout résumé ! et il force le respect ce Monsieur Idrissa Diabira !

    Je vous jure, l'Afrique de l'Ouest et le Sénégal en particulier possède une matière grise et des talents qui dépassent tout ce qu'on peut imaginer parfois ! des esprits brillants pareils sont capables de transformer l'Afrique si on leur donnait l'accès aux pleins pouvoirs !
  • image
    Adepme il y a 5 heures
    Malheureusement il n'a pas transformé adepme. L'échec de cette agence a conduit à la création de la der du 3fpt etc.
  • image
    Marocain il y a 5 heures
    @Adepme  Je ne connais pas les détails... Mais je partage l'analyse c'est tout !
  • image
    Marocain il y a 5 heures
    Merci Seneweb pour poster cette perle ! je deviens accro !
  • image
    Amadou il y a 5 heures
    Félicitations Monsieur DIABIRA je partage entièrement votre point de vue
  • image
    Faukon il y a 5 heures
    Faukon, Yapuka !
    Treves de billets, chroniques et analyses. Quel est le bilan de ce gus a l'ADEPME sur cette longue periode (10 ans presque) ?
    Est ce que la PME Senegalaise a doublé son chiffre d'affaires, est elle devenue plus performante ou le principal moteur de la croissance du pays ?
    Que de la parlotte !
  • image
    Alioune WATT il y a 4 heures
    Monsieur Diabira,
    Merci pour votre tribune : le cadrage est très fort, notamment l’idée que ce qui vacille n’est pas l’aspiration démocratique mais la capacité des institutions à produire des résultats, et votre notion de gouvernance performative est particulièrement féconde.
    Dans un esprit contributif, je suggérerais éventuellement : (i) une définition encore plus “actionnable” (normes-capacités-résultats) avec 4–6 leviers concrets d’exécution ; (ii) une mini “boîte à outils” d’indicateurs vérifiables (continuité des services, délais de paiement, exécution budgétaire crédible, résolution de litiges, fiabilité des données, etc.) ; (iii) 2–3 cas très courts (succès/échec/mixte) pour illustrer ; et (iv) un paragraphe de garde-fous (équité, transparence, contrôle citoyen) pour éviter toute capture de la notion de performance.
    Si vous préparez une version augmentée (tribune 2 / note de politique), je serais ravi d’échanger.
    Coordialement
  • image
    Marocain il y a 4 heures
    Bien vu !
  • image
    Observateur il y a 3 heures
    Seneweb a un nouvel abonné marocain. Le marocain écume le site depuis que nous sommes double champion d'Afrique.
  • image
    Marocain il y a 1 heure
    J'espère que ma présence et ma visiblité exaspérantes ne serait-ce que virtuellement ne heurte pas trop ta sensibilité et ton chauvinisme outrancier :)))
  • image
    Serigne Dawakh thia Kajoor il y a 53 minutes
    Je pui stemoigner de ce que I. Diabira, avec lequel j'ai eu le privilège de collaborer professionnellement, comme consultant de l'Adepme, puis salarié, puis à nouveau consultant agréé après son départ et frère estimé récioroquement, est un vrai meneur d'hommes et femmzs, un "thought leader" avec une force de conviction, une capacité d'entraînement de ses équipes et un esprit de pédagogie incomparables. Bravo I.D pour cette tribune aux constats et mises en évidences auxquelles on ne peut qu'adhérer. Vive l'Afrique qui n'est pas pauvre, mais sous-évalué. Et force à toi. Quz le bon côté de la force soit toujours avec toi. Je profite de ce janvier finissant pour te souhaiter une belle, bonne, heureuse et fructueuse année vingt vingt-six
    O.

Participer à la Discussion

Règles de la communauté :

  • Soyez courtois. Pas de messages agressifs ou insultants.
  • Pas de messages inutiles, répétitifs ou hors-sujet.
  • Pas d'attaques personnelles. Critiquez les idées, pas les personnes.
  • Contenu diffamatoire, vulgaire, violent ou sexuel interdit.
  • Pas de publicité ni de messages entièrement en MAJUSCULES.

💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter ou TikTok pour l'afficher automatiquement.