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L'eau dans les processus multilatéraux:  état des lieux et perspectives [Par Abdoulaye SENE]

Auteur: Abdoulaye SENE

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L'eau dans les processus multilatéraux:  état des lieux et perspectives [Par Abdoulaye SENE]

De la réunion préparatoire de Dakar à la Conférence des Nations Unies sur l'eau 2026

Introduction

Les 26 et 27 janvier 2026, Dakar a accueilli la réunion préparatoire de haut niveau de la Conférence des Nations Unies sur l'eau 2026, co-organisée par le Sénégal et les Émirats arabes unis en collaboration avec l'ONU. Cette rencontre, qui a réuni gouvernements, organisations internationales, société civile et secteur privé, marque une étape cruciale dans la mobilisation mondiale pour la sécurité hydrique.

La cérémonie d’ouverture, présidée par S.E. le Président Bassirou Diomaye Faye, a donné un signal fort: accélérer les investissements et convertir la volonté politique en actions concrètes pour répondre à l’urgence des besoins en eau et en assainissement.

Cette réunion intervient dans un contexte paradoxal: l'eau est omniprésente dans nos agendas multilatéraux — des Objectifs de développement durable (ODD) aux Conférences sur le climat (COP) — mais elle demeure trop souvent traitée de manière fragmentée, sans la cohérence systémique qu'exige son caractère transversal. L'eau innerve la quasi-totalité des ODD, constitue le visage de l'adaptation climatique, le cœur de la biodiversité et le moteur de la sécurité humaine. Pourtant, elle structure encore insuffisamment nos décisions politiques globales.

La réunion de Dakar, qui a connu une forte mobilisation et un succès retentissant selon les co-organisateurs, ouvre la voie vers la Conférence de décembre 2026 aux Émirats arabes unis. Cette séquence offre une opportunité exceptionnelle de transformer l'architecture multilatérale de l'eau, passant d'un ensemble de processus parallèles à un système cohérent au service de la sécurité hydrique universelle.

1. État des lieux: un écosystème multilatéral fragmenté mais dynamique

1.1. Les processus onusiens : un renouveau après 46 ans d'absence

La Conférence des Nations Unies sur l'eau de mars 2023 à New York a marqué un tournant historique, étant la première du genre depuis la conférence de Mar del Plata en 1977. Co-présidée par le Tadjikistan et les Pays-Bas, elle a réuni plus de 6 500 participants et généré environ 700 engagements compilés dans l'Agenda d'action pour l'eau (Water Action Agenda).

Cette conférence s'inscrivait dans le cadre de l'examen à mi-parcours de la Décennie d'action internationale pour l'eau 2018-2028. Elle a révélé à la fois l'urgence de la situation — 2,2 milliards de personnes sans accès à l'eau potable gérée en toute sécurité, 3,5 milliards sans assainissement adéquat — et la volonté politique de changement.

La nomination en septembre 2024 de Retno L.P. Marsudi, ancienne ministre des Affaires étrangères d'Indonésie, comme première Envoyée spéciale du Secrétaire général pour l'eau, constitue une avancée institutionnelle majeure. Entrée en fonction le 1er novembre 2024, elle est chargée de porter l'eau au plus haut niveau de l'agenda politique mondial, de mobiliser les ressources financières et d'assurer la cohérence entre les différents processus internationaux, notamment en préparation de la Conférence 2026.

1.2. Le Forum mondial de l'eau : un accélérateur d'alliances opérationnelles

Organisé tous les trois ans par le Conseil mondial de l'eau, le Forum mondial de l'eau représente le plus grand événement international consacré à l'eau. La 9ème édition s'est tenue à Dakar en mars 2022 sous le thème de « la Sécurité de l'eau pour la paix et le développement », attirant près de 10 000 participants de130 pays, qui ont adopté un « Blue Deal » historique pour la sécurité en eau. La 10ème édition à Bali, Indonésie, en mai 2024, a réuni environ 20 000 participants de 160 pays autour du thème « L'eau pour une prospérité partagée ».

La 11ème édition se tiendra à Riyad en 2027 sous le thème « Action pour un avenir meilleur ». Le Forum se distingue par son caractère multi-acteurs : il n'est pas une plateforme de négociation intergouvernementale formelle, mais un espace unique de convergence entre gouvernements, secteur privé, scientifiques et société civile pour inspirer et transformer les engagements en solutions concrètes et en financements territoriaux.

1.3. La Semaine mondiale de l'eau de Stockholm: laboratoire d'idées et de solutions

Organisée annuellement depuis 1991 par l'Institut international de l'eau de Stockholm (SIWI), la Semaine mondiale de l'eau constitue le rendez-vous annuel de référence pour les experts mondiaux de l'eau. L'édition 2024 (25-29 août) s'est tenue sous le thème « Franchir les frontières: l'eau pour un avenir pacifique et durable », attirant 15 000 participants de 198 pays.

L'édition 2025 (24-28 août) a porté sur « L'eau pour l'action climatique », soulignant le lien indissociable entre crise de l'eau et changement climatique. La Semaine de Stockholm fonctionne comme un laboratoire où circulent innovations techniques, méthodologies et approches politiques. 

Contrairement au Forum mondial triennal, la récurrence annuelle de Stockholm en fait un espace de suivi régulier des avancées et un lieu de maturation des idées avant les grandes conférences internationales; d’autres initiatives similaires se développent à l’échelle notamment des continents et régions du monde (Semaine africaine de l’eau, Korea Water Week, etc).

1.4. ONU-Eau et le Cadre d'accélération mondiale de l'ODD 6

ONU-Eau, créé en 2003, est le mécanisme de coordination inter-agences des Nations Unies sur l'eau et l'assainissement. Il regroupe 34 entités du système onusien travaillant sur ces questions. Sa mission est d'assurer la cohérence des actions du système onusien conformément à la Stratégie à l'échelle du système des Nations Unies sur l'eau et l'assainissement.

Le Cadre d'accélération mondiale de l'ODD 6 (SDG 6 Global Acceleration Framework), lancé lors de la Conférence 2023, vise à catalyser les actions pour atteindre l'ODD 6 d'ici 2030. Il identifie cinq accélérateurs: optimiser le financement, renforcer les données et l'information, développer les capacités, favoriser l'innovation, et améliorer la gouvernance.

Cependant, ONU-Eau souffre d'un déficit de visibilité politique et de moyens. Le renforcement de sa coordination, notamment à travers le rôle de l'Envoyée spéciale, apparaît crucial pour une efficacité institutionnelle accrue.

1.5. Le Global Water Partnership: opérationnalisation au niveau des bassins

Le Partenariat mondial pour l'eau (GWP), créé en 1996, constitue le réseau d'action mondial visant à promouvoir la gestion intégrée des ressources en eau (GIRE). Avec près de 3 000 organisations partenaires dans 183 pays, le GWP se distingue par son ancrage territorial à travers 13 partenariats régionaux et 85 partenariats nationaux.

Le GWP est le moteur de l'action multi-acteurs, traduisant les politiques globales en solutions concrètes dans les bassins et les territoires. Son approche de la GIRE, bien qu'ayant fait l'objet de débats sur sa mise en œuvre pratique, a contribué à ancrer la nécessité d'une approche systémique de la gestion de l'eau.

La complémentarité entre le GWP (mise en œuvre opérationnelle) et les processus onusiens (direction politique) constitue un des piliers de l'architecture multilatérale de l'eau.

1.6. L'eau dans les COP climat, désertification et biodiversité

L'eau, bien qu'absente des textes fondateurs des trois conventions de Rio (climat, biodiversité, désertification), gagne progressivement en visibilité. À la COP26 climat (2021), le premier Pavillon de l'eau a été installé dans la Zone bleue. À la COP27 (2022), l'eau est apparue pour la première fois dans une décision de couverture avec le Plan de mise en œuvre de Charm el-Cheikh.

90% des catastrophes liées au climat sont liées à l'eau (inondations, sécheresses, tempêtes). La Convention sur la désertification place naturellement l'eau au cœur de ses préoccupations. La Convention sur la diversité biologique reconnaît le rôle crucial des écosystèmes d'eau douce, bien que ces derniers ne représentent que 1% de la surface terrestre mais abritent plus de 10% de toutes les espèces.

Le défi Freshwater Challenge, lancé lors de la Conférence 2023, vise à restaurer 300 000 km de rivières et 350 millions d'hectares de zones humides d'ici 2030. Cette initiative illustre la nécessité d'une approche intégrée eau-climat-biodiversité.

2. Analyse critique: forces et limites du système actuel

2.1. Les forces: multiplication des espaces de dialogue et de l'expertise

Le paysage multilatéral de l'eau présente plusieurs atouts indéniables. D'abord, la diversité des plateformes permet de toucher différents publics et niveaux de décision: les conférences onusiennes pour la légitimité politique de haut niveau, le Forum mondial pour la mobilisation multi-acteurs, Stockholm (et autres initiatives similaires) pour l'expertise technique et scientifique.

Ensuite, la récurrence de ces processus — annuelle pour Stockholm, triennale pour le Forum, bisannuelle désormais envisagée pour les conférences ONU — crée une dynamique continue de mobilisation. La nomination de l'Envoyée spéciale et le lancement du Cadre d'accélération de l'ODD 6 témoignent d'une volonté de structuration institutionnelle.

Enfin, la circulation des savoirs est réelle : les innovations testées au niveau local remontent dans les forums internationaux, tandis que les cadres conceptuels élaborés globalement (sécurité hydrique, nexus eau-énergie-alimentation, approche source à mer) s'ancrent progressivement dans les politiques nationales.

2.2. Les limites : fragmentation, déficit de mise en œuvre et déséquilibres

Malgré ces forces, les limites du système actuel sont criantes. La fragmentation excessive demeure le problème majeur : multiplication d'initiatives parfois redondantes, manque de coordination entre les différents processus, absence de mécanismes contraignants de suivi des engagements.

Les 700 engagements de la Water Action Agenda de 2023, bien qu'impressionnants en nombre, souffrent d'un déficit chronique de traduction en financements concrets et actions sur le terrain. Le suivi de ces engagements reste volontaire et inégal. Le décalage entre déclarations et réalisations érode la crédibilité du multilatéralisme.

La participation déséquilibrée constitue une autre limite : les pays développés et les grandes organisations internationales dominent les débats, tandis que les pays les moins avancés, les communautés locales, les peuples autochtones et les jeunes peinent à faire entendre leurs voix malgré les efforts d'inclusion.

Enfin, le sous-financement chronique du secteur de l'eau — estimé à 7 000 milliards de dollars nécessaires d'ici 2030 — contraste avec la modestie des engagements financiers pris lors des conférences internationales.

2.3. Le défi de la cohérence : de l'approche sectorielle à l'intégration systémique

L'eau reste trop souvent traitée comme un secteur parmi d'autres, alors qu'elle constitue le fil conducteur de l'ensemble de l'agenda de développement durable. L'ODD 6 (eau et assainissement) est intrinsèquement lié à pratiquement tous les autres ODD : santé (ODD 3), éducation (ODD 4), égalité des genres (ODD 5), énergie (ODD 7), travail décent (ODD 8), réduction des inégalités (ODD 10), villes durables (ODD 11), production et consommation responsables (ODD 12), climat (ODD 13), océans (ODD 14), écosystèmes terrestres (ODD 15), paix et justice (ODD 16).

Le défi consiste à passer d'une approche par silos à une véritable cohérence systémique, reconnaissant l'eau non comme une simple ressource à gérer, mais comme le principe d'intégration du multilatéralisme du 21ème siècle. Cela implique une transformation profonde des institutions, des financements et des modalités de décision à toutes les échelles.

3. Orientations et recommandations : vers un multilatéralisme de l'eau renforcé et cohérent

3.1. Établir une architecture duelle complémentaire ONU-Forum

La Conférence 2026 doit établir clairement la complémentarité entre deux piliers institutionnels :

• La légitimité normative de l'ONU : qui fixe la direction politique, assure la cohérence entre les agences via ONU-Eau, et définit les cadres internationaux. Les conférences onusiennes doivent devenir récurrentes (tous les 2-3 ans) plutôt qu'épisodiques, permettant un suivi régulier des engagements.

• L'agilité opérationnelle du Forum mondial : qui mobilise les acteurs de terrain, teste les innovations, facilite les partenariats public-privé-société civile, et assure l'ancrage territorial des solutions. Le Forum doit renforcer sa légitimité démocratique en intégrant mieux les voix marginalisées.

Ce n'est pas un doublon mais un cycle vertueux : l'ONU définit le cadre, le Forum opérationnalise, et les résultats du terrain nourrissent les futures décisions multilatérales. L'Envoyée spéciale pour l'eau joue le rôle de pivot entre ces deux sphères.

3.2. Renforcer les mécanismes de redevabilité et de suivi

Pour surmonter le déficit de mise en œuvre, la Conférence 2026 doit établir :

• Un mécanisme contraignant de suivi des engagements avec publication de rapports nationaux standardisés tous les deux ans, sur le modèle des Contributions déterminées au niveau national (CDN) de l'Accord de Paris.

• Un tableau de bord mondial de la sécurité hydrique, accessible en temps réel, suivant les progrès vers les cibles de l'ODD 6 et des autres objectifs liés à l'eau. Ce tableau de bord devrait intégrer des indicateurs quantitatifs et qualitatifs, y compris sur l'équité d'accès.

• Un examen par les pairs entre pays, créant une pression positive et permettant le partage d'expériences. Les pays leaders pourraient être reconnus et valorisés, créant une émulation positive.

• Un mécanisme de sanctions ou d'incitations liées au respect des engagements, notamment dans l'accès aux financements internationaux.

3.3. Mobiliser les financements à la hauteur des enjeux

Le financement reste le nerf de la guerre. La Conférence 2026 devrait lancer :

• Un mécanisme innovant de financement de la sécurité hydrique combinant fonds publics, privés et philanthropiques, avec des objectifs chiffrés (par exemple, mobiliser 200 milliards de dollars par an d'ici 2030).

• L'engagement des pays à consacrer un pourcentage minimal de leurs budgets nationaux à l'eau (par exemple, 5% pour les pays en développement, avec un soutien international pour y parvenir).

• Un fonds dédié à l'adaptation climatique liée à l'eau dans les pays vulnérables, reconnaissant que 90% des impacts du changement climatique sont liés à l'eau.

• Un mécanisme de financement spécifique pour les infrastructures hydrauliques africaines, capitalisant sur la co-présidence sénégalaise de la Conférence 2026, et le Programme continental d’investissement dans le secteur de l’eau en Afrique (PIA).

• Des incitations fiscales et réglementaires pour mobiliser le secteur privé de manière responsable, avec des garde-fous contre la privatisation prédatrice.

3.4. Garantir l'inclusivité et la justice hydrique

Pour une gouvernance mondiale de l'eau véritablement inclusive :

• Quotas de participation pour les pays les moins avancés avec un soutien pour leur participation aux conférences internationales.

• Plateformes spécifiques pour les voix marginalisées : femmes (qui collectent l'eau dans 80% des foyers sans accès), jeunes (qui hériteront de la crise), peuples autochtones (gardiens de 80% de la biodiversité restante), communautés rurales (où vivent 84% des personnes sans accès à l'eau potable).

• Mécanisme de consultation permanente avec la société civile entre les conférences, et pas seulement lors des événements. Cela pourrait prendre la forme d'un Forum consultatif de la société civile sur l'eau.

• Reconnaissance et protection des droits des peuples autochtones à l'eau, conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

• Mécanismes de co-gouvernance aux niveaux des bassins versants et des territoires, permettant une participation effective des communautés locales.

3.5. Ancrer la gouvernance dans les territoires et les bassins

La gestion de l'eau se vit concrètement au niveau des territoires. Les processus multilatéraux doivent :

• Renforcer les organisations de bassin transfrontalier, qui gèrent 60% des ressources en eau douce mondiales. Les 310 bassins transfrontaliers nécessitent des mécanismes de coopération robustes.

• Établir des partenariats pays-à-pays pour le transfert de technologies et le renforcement de capacités, en s'inspirant des jumelages entre bassins.

• Lancer des projets pilotes démonstrables dans plusieurs régions d'ici 2030, permettant de tester et d'affiner les solutions avant leur généralisation.

• Créer une plateforme d'urgence pour les crises hydriques permettant une réponse rapide et coordonnée aux situations d'urgence (sécheresses, inondations, contaminations).

• Valoriser et soutenir les initiatives locales et communautaires de gestion de l'eau, souvent plus résilientes et adaptées aux contextes spécifiques.

3.6. Articuler explicitement le nexus eau-climat-paix-sécurité

La Conférence 2026 doit explicitement articuler :

• L'eau comme épine dorsale de l'adaptation climatique : 90% des impacts climatiques sont liés à l'eau. L'eau doit être au cœur des CDN et des plans nationaux d'adaptation.

• L'eau comme facteur de paix et de prévention des conflits : dans un monde où 3,2 milliards de personnes vivent dans des zones de stress hydrique, la coopération autour de l'eau peut devenir un levier de stabilité. Le rôle de l'eau dans la prévention et la gestion des conflits doit être reconnu au niveau du Conseil de sécurité de l'ONU.

• L'eau comme fondement de la sécurité humaine : allant au-delà de l'accès physique pour englober la qualité, la fiabilité, l'abordabilité et l'acceptabilité culturelle de l'eau.

• La dimension géopolitique de l'eau transfrontalière : développer la diplomatie de l'eau comme outil de coopération internationale, notamment dans les régions tendues.

3.7. Capitaliser sur le leadership africain et la coopération Sud-Sud

. L'année 2026 a été placée par l’Union Africaine sous le thème : « Assurer une disponibilité durable de l'eau et des systèmes d'assainissement sûrs afin d'atteindre les objectifs de l'Agenda 2063 ». Ce choix est révélateur. L'eau et l'assainissement ne sont pas seulement des politiques sectorielles: ce sont des déterminants de santé publique, de productivité, de scolarisation, de sécurité alimentaire, de stabilité sociale et, in fine, de souveraineté. En posant ce thème, l'Union africaine (UA) rappelle que l'Agenda 2063 « L'Afrique que nous voulons » doit être une trajectoire de transformation qui exige des résultats mesurables.

. Le thème 2026 sur l'eau et l'assainissement appelle un changement d'échelle: investissements, gouvernance, coopération trans-frontalière, résilience climatique et mécanismes de suivi. Mais il appelle aussi une diplomatie du financement: accès aux capitaux, meilleure appréciation du risque, instruments adaptés et articulation entre l'agenda continental et les institutions financières inter-nationales.

. Le tandem Sénégal-Émirats arabes unis pour la co-organisation de la Conférence 2026 symbolise un pont Sud-Sud potentiellement fécond. Ces opportunités doivent être saisies pour :

• Porter une vision africaine de la sécurité hydrique, ancrée dans les réalités du continent qui abrite le plus grand nombre de personnes sans accès à l'eau potable (plus de 400 millions).

• Proposer des solutions africaines innovantes, notamment les technologies appropriées de mobilisation des eaux (captage des eaux de pluie, recharge des aquifères, dessalement, irrigation goutte-à-goutte, digitalisation et Intelligence artificielle etc).

• Obtenir des engagements spécifiques pour le bassin du fleuve Sénégal et les autres bassins transfrontaliers africains, qui représentent 80% des ressources en eau du continent.

• Créer un fonds dédié aux infrastructures hydrauliques africaines, mobilisant à la fois les ressources des pays du Golfe, les institutions financières internationales et le secteur privé. 

• Renforcer la coopération Sud-Sud en matière de gestion de l'eau, permettant le partage d'expériences entre pays confrontés à des défis similaires.

4. Vers un Pacte de Dakar-Abu Dhabi pour l'eau : recommandations pour la Conférence 2026

La Conférence des Nations Unies sur l'eau de décembre 2026 aux Émirats arabes unis arrive à un moment charnière : à mi-parcours de l'Agenda 2030, avec une urgence climatique accrue, et dans un contexte géopolitique tendu où l'eau peut être source de coopération plutôt que de conflit.

Pour que cette conférence ne soit pas un événement de plus mais un véritable tournant, elle devrait produire un « Pacte de Dakar-Abu Dhabi pour l'eau » comprenant :

4.1. Engagements chiffrés et calendrier précis

• Atteindre l'accès universel à l'eau potable d'ici 2030 (ODD 6.1) en comblant le déficit de 2,2 milliards de personnes, soit environ 300 millions de personnes par an.

• Atteindre l'accès universel à l'assainissement adéquat d'ici 2030 (ODD 6.2) en comblant le déficit de 3,5 milliards de personnes.

• Restaurer 300 000 km de rivières et 350 millions d'hectares de zones humides d'ici 2030 (Freshwater Challenge).

• Mobiliser 200 milliards de dollars par an d'investissements dans l'eau et l'assainissement d'ici 2030.

• Augmenter de 50% l'efficience de l'utilisation de l'eau dans tous les secteurs d'ici 2030 (ODD 6.4).

4.2. Mécanismes de financement innovants

• Lancement d'un Fonds mondial pour la sécurité hydrique doté de 50 milliards de dollars sur 5 ans, alimenté par les contributions des États, les taxes sur les transactions financières, et les partenariats public-privé.

• Mécanisme de conversion de dette contre investissements dans l'eau pour les pays en développement fortement endettés.

• Obligations bleues souveraines pour financer les infrastructures hydrauliques durables, avec garanties des institutions financières internationales.

• Taxation des usages non durables de l'eau (par exemple, prélèvements industriels excessifs) pour financer les investissements dans l'efficience hydrique.

• Mobilisation du secteur privé à travers des partenariats public-privé responsables, avec des garde-fous stricts contre une privatisation prédatrice et des clauses sociales et environnementales contraignantes.

4.3. Système de redevabilité mutuelle

• Rapports nationaux biennaux sur la mise en œuvre de l'ODD 6 et des engagements de la Water Action Agenda, soumis à l'examen du Forum politique de haut niveau pour le développement durable.

• Examen par les pairs entre pays partageant des caractéristiques similaires (pays insulaires, pays arides, pays en conflit, etc.).

• Tableau de bord mondial de la sécurité hydrique mis à jour trimestriellement, avec des indicateurs sur l'accès, la qualité, la durabilité, l'équité et la gouvernance.

• Conférences onusiennes sur l'eau tous les deux ans (2026, 2028, 2030) pour suivre les progrès et ajuster les stratégies.

• Mécanisme de sanctions graduées pour les pays ne respectant pas leurs engagements, incluant la suspension de l'accès à certains financements internationaux pour l'eau.

4.4. Renforcement institutionnel

• Élévation du rôle de l'Envoyée spéciale pour l'eau au rang de Sous-Secrétaire général de l'ONU, avec un mandat clair, des ressources adéquates et une équipe dédiée.

• Transformation d'ONU-Eau en une véritable agence spécialisée de l'ONU avec un budget propre et un mandat de coordination renforcé.

• Création d'un Conseil mondial de l'eau au sein de l'ONU (sur le modèle du Conseil des droits de l'homme), composé de représentants gouvernementaux élus, pour suivre la mise en œuvre du Pacte.

• Établissement d'un Fonds fiduciaire multi-donateurs pour soutenir la participation des pays les moins avancés aux processus multilatéraux sur l'eau.

• Renforcement des synergies entre les secrétariats des trois conventions de Rio pour intégrer l'eau dans les agendas climat-biodiversité-désertification.

Conclusion : l'eau, principe d'intégration du multilatéralisme du 21ème siècle

Dans un monde fragmenté par les crises multiples — climatique, sanitaire, économique, sécuritaire —, l'eau peut devenir un facteur de cohésion plutôt que de division. La séquence Dakar-Abu Dhabi 2026 offre une fenêtre d'opportunité historique pour transformer la gouvernance mondiale de l'eau.

La réunion préparatoire de Dakar des 26 et 27 janvier 2026 a posé les jalons de cette transformation en rassemblant pour la première fois les 12 pays co-présidents des six dialogues interactifs de la Conférence 2026. Les thèmes de ces dialogues — Eau pour les populations, Eau pour la prospérité, Eau pour la planète, Eau pour la coopération, Eau dans les processus multilatéraux, Investissements dans l'eau — dessinent une vision intégrée de la sécurité hydrique.

Le succès de la Conférence de décembre 2026 se mesurera à sa capacité à produire non pas des déclarations d'intention supplémentaires, mais un véritable pacte opérationnel avec des engagements chiffrés, des mécanismes de financement concrets, un système de redevabilité robuste et une architecture institutionnelle renforcée.

L'eau doit cesser d'être traitée comme un secteur parmi d'autres pour devenir ce qu'elle est réellement : le principe d'intégration du multilatéralisme du 21ème siècle. Gérer l'eau, c'est gérer notre avenir commun. Les défis sont immenses — 2,2 milliards de personnes sans eau potable, 3,5 milliards sans assainissement, des écosystèmes aquatiques en déclin rapide, des conflits liés à l'eau qui se multiplient — mais les solutions existent et les ressources financières sont disponibles si la volonté politique est au rendez-vous.

Le tandem Sénégal-Émirats arabes unis symbolise la possibilité d'une coopération Sud-Sud ambitieuse, combinant l'expérience africaine de la gestion des déficits hydriques, les capacités financières du Golfe et s’appuyant sur une impulsion de puissants mécanismes d’envergure (innovations dans le financement, la technologie, les comportements). L'Afrique, continent le plus touché par la crise de l'eau mais aussi riche en solutions innovantes, peut jouer un rôle moteur dans cette transformation.

La route de Dakar à Abu Dhabi est tracée. Elle passe par la mobilisation de tous les acteurs — États, organisations internationales, collectivités locales, société civile, secteur privé, scientifiques, peuples autochtones, jeunes — autour d'une vision partagée : un monde où chaque être humain a accès à une eau de qualité, où les écosystèmes aquatiques sont restaurés et protégés, où l'eau est facteur de paix et de prospérité partagée.

L'histoire jugera la génération actuelle de décideurs sur sa capacité à transformer l'architecture multilatérale de l'eau pour relever le défi le plus fondamental de l'humanité : assurer la sécurité hydrique pour tous, partout et pour toujours. 

 

 

 

Abdoulaye SENE, 

Président du GWP-WAf (Partenariat Régional sur l’eau en Afrique de l’Ouest), ancien Secrétaire Exécutif du 9ème Forum Mondial De L’eau « Dakar, 2022 »

Vice-Président IDialogos

***

Sources et références

• Conférence des Nations Unies sur l'eau 2023, Water Action Agenda

• UN-Water, 2026 United Nations Water Conference preparatory meeting

• World Water Council, 9th World Water Forum (Dakar 2022) et 10th World Water Forum (Bali 2024)

• Stockholm International Water Institute, World Water Week 2024 et 2025

• United Nations, Appointment of Special Envoy on Water (septembre 2024)

• Global Water Partnership, stratégies et rapports annuels

• UNFCCC, UNCBD, UNCCD, documents des COP pertinentes

• Rapports de la réunion préparatoire de Dakar, 26-27 janvier 2026

Abdoulaye SENE, Président du GWP-WAf (Partenariat Régional sur l’eau en Afrique de l’Ouest), ancien Secrétaire Exécutif du 9ème Forum Mondial De L’eau « Dakar, 2022 »

Auteur: Abdoulaye SENE
Publié le: Dimanche 08 Février 2026

Commentaires (7)

  • image
    Modou Diop il y a 13 heures
    Trop long pour un retraité difficile de tout lire. Bravo tout de même pour cette effort de contribution des spécialistes vont apprécier.
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    singandoum! mbodé diouf il y a 13 heures
    Sans doute le meilleur ingénieur hydraulicien du Sénégal et un des meilleurs au monde. Il est juste mal utilisé. Djokandial
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    Izo il y a 12 heures
    Excellent article. Exhaustif et instructif. Merci doyen Abdoulaye Sene
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    Anonyme il y a 12 heures
    C'est l'un des meilleurs cadre de ce pays mais il est mal utilisé par rapport à son potentiel.
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    Dr. Eng. Moustapha Sene il y a 11 heures
    Huge congratulations Doyen for this great summary related to water Agenda !! We all are pround of you Doyen !!!
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    BOULY NIABALY il y a 10 heures
    J'ai reconnu ce visage durant les années 90b,il était toujours aux cotés du ministre de l'hydraulique du PS Mamadou Faye
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    Vice President Vatmann Tech il y a 6 heures
    Monsieur Sene Felicitations votre article offre une analyse particulièrement éclairante de la gouvernance mondiale de l’eau, en mettant des mots justes sur un paradoxe central : une reconnaissance politique croissante de l’eau, mais une action encore trop fragmentée et insuffisamment opérationnelle. La mise en perspective entre processus onusiens, forums multi-acteurs et ancrage territorial est l’un des grands apports du texte. L’appel à faire de l’eau un principe d’intégration du multilatéralisme du XXIᵉ siècle est à la fois ambitieux et nécessaire, notamment face à l’urgence climatique et aux inégalités persistantes d’accès. La proposition d’un Pacte de Dakar–Abu Dhabi, assorti d’objectifs chiffrés, de mécanismes de redevabilité et de financements innovants, va dans le sens d’un changement de paradigme attendu depuis longtemps. Enfin, le leadership africain et la coopération Sud-Sud mis en avant rappellent opportunément que les solutions à la crise mondiale de l’eau ne peuvent être uniquement pensées depuis le Nord, mais doivent s’ancrer dans les territoires les plus exposés. Un texte qui appelle clairement à passer des déclarations à l’action. Prof Dr Babacar Diop Vice President Vatmann Technology babacar@web.de

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