Nos budgets parlent une langue étrangère à nos économies
Il existe un paradoxe discret, mais structurant au cœur de nombreuses économies africaines, et le Sénégal n’y échappe pas. Les cadres budgétaires, les normes de gestion de la dette et les exigences de convergence macroéconomique sont souvent inspirés de modèles conçus pour des économies largement formalisées, où l’assiette fiscale est étendue, les transactions traçables et l’emploi majoritairement déclaré. Or, dans des pays où une part décisive de l’activité échappe aux circuits formels, cette architecture crée un décalage permanent entre la réalité productive et la mécanique budgétaire.
Au Sénégal, l’Organisation internationale du travail (OIT) estime que l’économie informelle représente environ 40 % du produit intérieur brut et plus de 80 % de l’emploi total, selon son rapport "Women and Men in the Informal Economy" publié en 2018. Le Fonds monétaire international confirme, dans son "Regional Economic Outlook" consacré à l’Afrique subsaharienne en 2023, que la taille moyenne du secteur informel dans la région dépasse 40 % du PIB et peut atteindre 60 % dans certains pays à faible revenu. Autrement dit, une fraction massive de la richesse créée, du travail fourni et des revenus distribués circule en dehors des radars fiscaux classiques.
Dans le même temps, les États bâtissent leurs prévisions budgétaires sur des recettes fiscales qui dépassent rarement 18 % à 20 % du PIB dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest. Le Sénégal, malgré des progrès notables, reste confronté à cette limite structurelle. Lorsque les dépenses publiques augmentent pour financer infrastructures, éducation, santé ou subventions énergétiques, l’écart se creuse mécaniquement. Le déficit devient chronique, la dette progresse et la dépendance aux marchés financiers ou aux bailleurs extérieurs s’installe.
La comparaison internationale éclaire ce décalage. Dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les estimations de Friedrich Schneider et du réseau CESifo publiées en 2022 situent l’économie informelle entre 12 % et 18 % du PIB en moyenne. En Allemagne, elle avoisine 10 % à 12 %. En France, elle se situe autour de 12 % à 14 %. Aux États-Unis, elle est estimée entre 8 % et 10 %. Dans les pays nordiques, elle descend souvent sous la barre des 10 %. L’emploi informel y représente généralement moins de 25 % du total, parfois moins de 15 %. Ces économies reposent sur des systèmes d’identification complets, des registres d’entreprises exhaustifs et une administration fiscale dotée de moyens technologiques considérables.
Transposer des règles budgétaires exigeantes dans des environnements où plus de quatre travailleurs sur cinq évoluent hors du formel produit un effet mécanique. L’État fixe ses dépenses comme si l’assiette était large et stable, alors que la base contributive demeure étroite et volatile. Le résultat n’est pas seulement comptable. Il façonne la trajectoire économique. Les gouvernements sont contraints d’arbitrer entre consolidation budgétaire et soutien à l’activité. Les ajustements se font souvent par la compression de l’investissement public ou par l’accumulation d’arriérés.
La conjoncture récente liée à la dette sénégalaise illustre ce déséquilibre. Lorsque la crédibilité financière est questionnée, le coût de financement augmente. Or une économie dont une large part fonctionne hors des circuits fiscaux classiques dispose de moins de marges pour absorber ces chocs. L’informel joue un rôle d’amortisseur social. Il absorbe la main-d’œuvre, soutient la consommation et atténue les effets d’un ralentissement. Mais il ne génère pas les recettes suffisantes pour soutenir durablement un État moderne aux ambitions sociales élevées.
Il serait erroné d’en conclure que l’informalité constitue uniquement un problème à éradiquer. Elle est aussi une réponse rationnelle à des environnements administratifs complexes, à un accès limité au crédit formel et à des coûts de conformité élevés. La question n’est pas de forcer une formalisation brutale qui risquerait d’asphyxier des milliers d’unités économiques fragiles. Elle consiste plutôt à adapter les instruments budgétaires et fiscaux à la structure réelle de l’économie.
Intégrer davantage l’informel ne signifie pas seulement élargir l’assiette fiscale. Cela suppose de repenser la manière de capter l’activité économique, d’améliorer les mécanismes d’enregistrement simplifié, de développer des incitations graduelles et de renforcer la confiance entre administration et acteurs économiques. Cela implique également de reconnaître, dans les choix macroéconomiques, que l’économie nationale ne se limite pas aux agrégats visibles.
Les économies africaines sont souvent qualifiées de structurellement déficitaires. Cette caractérisation ne renvoie pas seulement à un excès de dépenses. Elle traduit un écart persistant entre des cadres budgétaires hérités de modèles formalisés et des structures productives dominées par l’informel. Tant que cette discordance ne sera pas explicitement prise en compte, la gestion de la dette restera fragile et les politiques d’assainissement budgétaire produiront des effets sociaux difficiles à soutenir.
L’enjeu n’est donc pas seulement financier. Il est institutionnel et conceptuel. Adapter les outils budgétaires à la réalité des économies africaines, c’est reconnaître que la transformation structurelle passe aussi par une intégration progressive, intelligente et contextualisée de l’informel. Ce pas ne résoudra pas à lui seul la conjoncture de la dette. Mais il pourrait en modifier durablement les équilibres.
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