PR AMATH NDIAYE : "FMI ET DETTE DU SENEGAL : SORTIR DU DEBAT IDÉOLOGIQUE, RETROUVER LA DISCIPLINE ECONOMIQUE"
Le débat sur le FMI revient très fort au Sénégal parce que la dette publique est devenue un sujet central. Dans l’opinion, on entend souvent deux positions extrêmes : certains pensent que le FMI est un “sauveur”, d’autres le voient comme un “outil pour dominer les pays pauvres”. En réalité, il faut sortir de ces jugements rapides. Le FMI n’est ni un ami, ni un ennemi : c’est une institution financière internationale. Et la dette du Sénégal n’est pas d’abord une question de patriotisme, mais une question simple : est-ce que l’État a encore les moyens de financer ses priorités sans être étouffé par les intérêts de la dette ?
Le FMI : à quoi ça sert exactement ?
Le Fonds monétaire international (FMI) a été créé en 1944 pour aider à maintenir la stabilité de l’économie mondiale. Il regroupe presque tous les pays du monde.
Le FMI a trois rôles principaux :
Surveiller la situation économique des pays, et alerter quand il y a des risques de crise.
Prêter de l’argent à un pays en difficulté quand il n’arrive plus à se financer correctement ou qu’il manque de devises.
Aider techniquement les États à mieux gérer leurs finances : fiscalité, budget, dette, banques, statistiques.
Il est aussi important de casser une idée fausse : le FMI n’est pas réservé aux pays pauvres. Des pays plus riches ou plus développés y ont eu recours quand ils étaient en crise : la Grèce dans la zone euro, l’Argentine, mais aussi en Asie la Corée du Sud, la Thaïlande, l’Indonésie. Même l’Inde, aujourd’hui grande puissance émergente, a signé des programmes FMI entre 1991 et 1993. Donc, aller au FMI, ce n’est pas être “faible” : c’est souvent reconnaître qu’il faut un cadre solide pour sortir d’une crise.
Pourquoi la dette du Sénégal devient un vrai problème ?
Le cœur du problème est simple : le Sénégal doit payer chaque année des intérêts sur sa dette, et ces intérêts augmentent très vite.
Entre 2024 et 2025, le pays a fait un effort important pour augmenter ses recettes :
recettes fiscales : de 3 620 milliards à 4 099,6 milliards FCFA (+13,3%)
Mais en même temps, la charge des intérêts a explosé :
intérêts de la dette : de 824,2 milliards à 1 057 milliards FCFA (+28%)
Donc une réalité saute aux yeux : les intérêts augmentent deux fois plus vite que les recettes. Le chiffre le plus parlant, c’est celui-ci :
Intérêts + commissions = 25,8% des recettes fiscales en 2025. Ils représentent en 2025 plus que les budgets de l’enseignement supérieur, de l’agriculture et de la santé réunis.
Cela veut dire qu’environ un franc sur quatre, que l’État collecte en impôts, sert à payer des intérêts… avant même de financer l’école, la santé, l’agriculture, la sécurité ou les routes.
C’est exactement ce qui rend la situation dangereuse : la dette commence à “manger” le budget, et l’État est obligé de faire des arbitrages difficiles : réduire l’investissement public, retarder certains paiements, accumuler des arriérés. Résultat : la croissance future ralentit, et les tensions sociales augmentent.
Pourquoi le FMI revient dans le débat au Sénégal ?
Quand un pays a une dette très coûteuse, il se retrouve face à un mur : les marchés financiers demandent des taux très élevés pour prêter. Plus la confiance baisse, plus les taux montent. Et plus les taux montent, plus la dette devient lourde. C’est un cercle vicieux.
On dit alors que le pays est en situation de “stress financier” :
il emprunte cher, pour rembourser une dette déjà chère et il s’étouffe progressivement.
C’est dans ce contexte que le FMI revient souvent au centre du jeu. Non pas parce qu’il veut diriger le pays, mais parce qu’il apporte trois choses :
un cadre de stabilité (discipline budgétaire, transparence, stratégie crédible),
un signal de confiance pour les investisseurs,
et surtout un accès facilité à des financements moins chers (Banque mondiale, BAD, partenaires bilatéraux).
Les conditions du FMI : est-ce forcément “l’austérité” ?
Beaucoup pensent que le FMI ne vient que pour imposer de l’austérité. En réalité, le FMI fonctionne avec une logique simple : il ne peut pas prêter durablement à un pays qui continue à creuser ses déficits sans corriger les déséquilibres.
Au Sénégal, le déficit budgétaire est estimé à 7,82% du PIB en 2025, alors que l’objectif est de revenir vers 3% en 2027. Mais en même temps, les revendications sociales sont fortes : emploi, salaires, bourses, éducation, santé. C’est normal.
Le vrai point, c’est que si l’État dépense durablement plus qu’il ne gagne, l’ajustement finira par arriver, tôt ou tard. Et s’il arrive tard, il peut être plus brutal.
Enfin, il faut être clair : le FMI n’est pas responsable de la mauvaise gouvernance économique ou de la corruption. Et surtout, aucun pays n’est obligé de signer un programme avec le FMI : c’est un choix souverain. Mais si on refuse, il faut une alternative crédible et financée.
Aujourd’hui, deux stratégies reviennent dans le débat.
Gestion active ou restructuration : quelle stratégie est la plus réaliste ?
Option 1 : la gestion active (reprofilage)
Le reprofilage, c’est repousser certaines échéances, échanger des titres, allonger les durées.
Cela peut marcher quand :
les taux baissent,
et que le pays garde la confiance des marchés.
Mais si les taux restent élevés, reprofiler peut coûter plus cher, et donc aggraver le problème.
Option 2 : la restructuration
Restructurer, cela veut dire renégocier la dette pour respirer :
payer moins d’intérêts,
rembourser plus tard,
avoir une période de grâce,
et parfois réduire une partie du montant (décote).
Ce n’est pas une honte : c’est un instrument économique quand la dette devient étouffante. Mais pour réussir, cela doit être ordonné, transparent, et accompagné d’un programme FMI et d’une coordination avec la BCEAO, pour protéger les banques et éviter une crise financière régionale.
La vraie souveraineté, c’est la discipline
Le Sénégal ne sortira pas de la crise de la dette avec des slogans. La vraie souveraineté, c’est la capacité à gérer ses finances sérieusement : réduire le train de vie de l’État, mieux contrôler les dépenses, améliorer la gouvernance des entreprises publiques, et préserver l’investissement productif.
Le FMI n’est pas responsable de la crise, mais il peut aider à restaurer la crédibilité et à stabiliser l’économie. L’enjeu n’est donc pas “FMI ou pas FMI”. L’enjeu, c’est : comment protéger le budget, relancer l’économie et créer des emplois tout en évitant que la dette étouffe le pays.
Pr Amath Ndiaye – FASEG/UCAD
Commentaires (9)
Fin septembre 2025, l’État sénégalais a enregistré des dépenses ordinaires de 3 220,8 milliards de francs CFA, représentant 72,7 % des crédits de la Loi de finances rectificative.
Bien que le déficit budgétaire atteigne 4,88 % du PIB, ce chiffre reste sous l'objectif annuel de 7,82 % mais dépasse le critère UEMOA de 3 %. L'État œuvre à une consolidation budgétaire lente, dans l'absence d'accord récent avec le FMI et avec une notation souveraine diminuée par S&P et Moody’s.
Les dépenses se caractérisent par des rigidités majeures : la masse salariale, qui s'élève à 1 082,8 milliards de francs CFA, occupe 33,6 % des dépenses ordinaires, augmentant de 3,7 %. Les charges de la dette atteignent 705,7 milliards, concentrées à 78 % sur la dette extérieure. De plus, les subventions énergétiques en hausse de 51,4 % atteignent 411,6 milliards, creusant les transferts à 36,3 %.
Les investissements, s'élevant à 1 092,2 milliards, sont principalement financés à l'extérieur et devraient voir un rattrapage en fin d'année. Côté recettes, l'État a mobilisé 3 254 milliards, soit 69,7 % des objectifs annuels, grâce à une hausse des recettes fiscales de 7,6 %.
Essayez de de plus de place aux débats qui en valent la peine.
Mais des fois ça ramène pas des milliards ou la ...coupe
Ils faut que les autres respectent !
Bravo Professeur NDIAYE!
Le peuple paye durement toutes ces frasques .
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