Fouta : Les repas collectifs du « Feeddé », un patrimoine social et intergénérationnel préservé
Au Fouta, la célébration de la Tabaski dépasse largement son aspect strictement religieux pour devenir un véritable moment de communion communautaire. Cette fête réunit toutes les générations, organisées en classes d’âge appelées « Feeddé », autour de généreux repas collectifs. Bien plus qu’un simple événement festif, elle porte une profonde valeur socioculturelle, marquant un temps fort de retrouvailles et de partage qui renforcent les liens sociaux. Ces rencontres intergénérationnelles – entre enfants, adultes et aînés – agissent comme un précieux réservoir des traditions, résistant aux mutations induites par le monde contemporain.
Le système des classes d’âge, véritable ciment communautaire, structure la vie collective des différents villages du Fouta. Dans la commune de Sinthiou Bamambé, cette pratique revêt une importance particulière pour les jeunes, filles et garçons, qui participent activement aux festivités. Souvent vêtus des mêmes vêtements, on peut les voir arpenter les ruelles, portant sur leurs têtes des bols contenant leurs mets à partager, pour se rendre chez l’hôte désigné du jour. Les repas sont ensuite regroupés et savourés collectivement dans une ambiance d’union et de convivialité.
Trois jours de partage ininterrompus de Ndouloumadji à Ourossogui
Dans le village de Ndouloumadji, les festivités s’étendent sur trois jours entiers. Trois lieux d’accueil rotatifs sont choisis à l’avance par les membres du Feeddé. Dès le jour de la fête et jusqu’au troisième jour, chaque habitant du village – homme ou femme, jeune ou adulte – prépare un plat traditionnel appelé « Lahal » qu’il apporte au domicile de l’hôte du jour. Saidou Sarr, membre d’un groupe générationnel regroupant les natifs de 1984 à 1986, souligne que cette organisation favorise la création et le maintien des liens sociaux. Ce qui le réjouit particulièrement, c’est l’implication des personnes de tous âges dans cette dynamique collective, y compris les religieux, les notables et les anciens du village. Il explique « qu’avant l’arrivée des grandes occasions comme les fêtes religieuses, mais aussi les mariages et les baptêmes, chaque groupe procède à des cotisations afin de préparer ensemble les festivités ». Durant ces événements, on assiste à des scènes de partage intense : les femmes, chacune parée de ses plus beaux boubous, apportent repas, boissons et « thiakry » (dessert traditionnel) à leurs époux. Les réjouissances se poursuivent dans une ambiance festive jusqu’à tard dans la nuit, laissant derrière elles une empreinte indélébile d’unité et de convivialité.
Dans la commune de Ourossogui, malgré la démographie galopante de la localité avec ses dérivés adjacents, le Lahal Feeddé est toujours perçu comme un moment convivial, facilitant un espace de partage qui atténue les différences sociaux-économiques. Comme le témoigne Mamadou Adama Ba, un journaliste, « cet événement permet à des amis d'enfance, souvent séparés par l'émigration ou le travail, de se retrouver, d'évoquer des souvenirs et de discuter de projets communs, le tout dans une ambiance chaleureuse ». Il explique qu’autour de plats traditionnels, les participants célèbrent une identité et un héritage culturel communs, souvent accompagnés de musique folklorique pulaar, comme les chansons de Baaba Maal, ajoutant une dimension festive à l’événement. « Pour de nombreux Foutankais, ce rendez-vous est incontournable, même avec les changements sociaux et les migrations. Bien que certaines localités aient vu cette tradition diminuer, plusieurs villages continuent de la préserver, faisant du Lahal Feeddé un symbole de mémoire collective, de liens sociaux, et de solidarité ».
La mobilisation des quartiers à Matam et la table de Karim à Tantadji
Dans la commune de Matam, cette tradition est respectée par de nombreuses associations regroupant des personnes d’une même tranche d’âge ou, plus simplement, des voisins d’un même quartier. Parmi celles-ci figure l'association des femmes du quartier récent d'Alwar, qui se sont mobilisées pour contribuer au bien-être communautaire de leur secteur. Cependant, dans certains cas, plusieurs groupes se contentent de désigner l’un de leurs membres pour accueillir les retrouvailles. À cette personne revient la responsabilité d’organiser un repas pour l'ensemble des participants.
Cette année, c'est Karim, membre actif de son « Feeddé », qui a eu l’honneur d’être l’hôte de cette occasion spéciale, tenue dans la localité de Tantadji. Dans l’ambiance culinaire, il a choisi de faire cuisiner un Thiebou Diene – le riz au poisson emblématique du Sénégal – pour offrir à ses convives une pause bienvenue après l’abondance de viande consommée la veille : grillades, yassa, brochettes…
Le plat du jour met à l’honneur un poisson noble, le beurre (escolar), accompagné d’une sauce aux boulettes savoureuses et de légumes minutieusement sélectionnés. Car il ne s’agit pas seulement de préparer un repas, mais de composer un équilibre parfait entre légèreté et saveurs : les carottes pour le croquant, le chou fondant sans devenir pâteux, les aubergines imbibées du goût du poisson, le manioc et la patate douce pour une texture ferme sans lourdeur. Même le gombo, utilisé avec parcimonie, joue son rôle discret pour lier la sauce. La tâche exécutée par les sœurs et les cousines qui se sont mobilisées n’est pas simple. Tandis qu’Aïcha goûtait et affûtait la sauce, Néné, Mariame, Khairy, Touty et Fatima coupaient méthodiquement les légumes, par la suite plongés au bon moment dans la marmite sous le regard attentif de tante Adja. Chaque ingrédient a son moment précis : le manioc en premier, puisqu’il est plus dur, et le chou à la toute fin pour éviter qu’il ne se défasse. Une fois la cuisson des légumes maîtrisée, l’attention se tourne vers le riz. Ndoumbé et Bintou veillaient patiemment sur chaque grain afin qu’il soit idéal : ni collant ni sec, mais bien aéré et pleinement imprégné de la succulente sauce rouge.
Une transition culinaire saluée et le rituel de l'Ataya
Après une journée entière dédiée à la viande, cette préparation du Thiebou Diene était une opération de haute importance. Finalement, après deux heures d’efforts en cuisine, lorsque l’heure tant attendue du repas est arrivée et que Karim et ses camarades de Feeddé ont plongé leurs cuillères dans le plat fumant, leur satisfaction fut immédiate. C’était exactement ce qu’ils recherchaient : un équilibre parfait entre générosité et légèreté. Samba, avec un soupir de contentement après une première bouchée, s’exclama : « Alhamdoulilah, enfin du poisson. Mes dents n’en pouvaient plus de toute cette viande ». Tout le monde était d’accord : ce changement était bienvenu après l’abondance carnée de la veille. Hassim, un membre parmi les anciens de la famille, confirma en riant : « C’est exactement ce qu’il fallait », après quelques voluptueuses bouchées.
Mais la journée ne s’arrête pas au repas. Une fois les plats vides et les ventres rassasiés, place à l’ataya : le traditionnel thé à la menthe. Des jeunes garçons installent le plateau avec une théière fumante, des verres étincelants et de la menthe fraîche achetée la veille. Les trois habituelles tournées s’enchaînent : une première forte et amère pour réveiller les sens, une deuxième plus douce et sucrée pour le plaisir du palais, puis une troisième où la menthe révèle toute sa fraîcheur apaisante. Entre les gorgées de thé moussant, les discussions fusent : anecdotes d’enfance, projets personnels ou collectifs, échanges de nouvelles… Les rires éclatent, ravivant encore davantage la convivialité du moment.
Pour couronner cette parenthèse festive, les femmes ont préparé des jus à base de produits locaux. Du bissap d’un rouge profond, glacé et parfaitement équilibré ; du bouye blanc, crémeux et sans le moindre grumeau — juste assez sucrés, agrémentés de feuilles de menthe pour une touche de fraîcheur afin d'adoucir l’épice du poisson. Au menu figuraient aussi d’autres cocktails, idéaux pour ceux qui apprécient l’acidité. Tout provenait directement du marché du quartier, rien d’autre que les fruits locaux, transformés avec soin par les filles. Entre le riz au poisson léger, le thé à la menthe savamment mousseux et ces boissons fraîches aux saveurs locales, ce rassemblement était un véritable instant fort pour le groupe. Beaucoup, accaparés par le travail, la famille ou les aléas du quotidien, et souvent impactés par la distance, se voyaient à peine au cours de l’année. En cette journée spéciale, ils ont tout mis de côté. Ces liens, après tout, sont infiniment précieux pour eux.
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