[Billet d'humour] La Tanière des sentiments
Pape Thiaw a sans doute un grand cœur. Le problème, c’est que la Coupe du monde ne se joue ni avec le cœur ni avec les souvenirs. Elle se joue avec des jambes, du souffle et parfois un peu de cruauté dans les choix.
Face à la France, les Lions avaient encaissé trois buts. Une défaite qui ressemblait déjà à un signal d’alarme. En conférence de presse, le sélectionneur avait promis avoir revu le match et identifié les corrections nécessaires. Les Sénégalais s’attendaient donc à découvrir une nouvelle version du logiciel. Ils ont finalement assisté à une simple mise à jour de l’écran d’accueil. Même équipe, mêmes visages, mêmes promesses... et presque le même résultat : trois buts encaissés encore.
À ce niveau, reconduire un onze qui vient de prendre une gifle relève moins de la continuité que de la fidélité conjugale. Pape Thiaw semble considérer son équipe comme un groupe WhatsApp familial : même quand certains membres ne répondent plus depuis des mois, on les garde par affection.
Dans la Tanière, le statut semble parfois plus important que l’état de forme. Certains cadres bénéficient d’une garantie que même les fonctionnaires les mieux protégés du pays pourraient leur envier. Ils jouent parce qu’ils ont joué. Ils sont titulaires parce qu’ils furent titulaires. Bientôt, certains seront sélectionnés pour services rendus à la nation entre 2017 et 2022.
Pendant ce temps, les jeunes regardent. Ils regardent beaucoup. Ils regardent tellement qu’on pourrait leur délivrer des cartes de spectateurs professionnels. Assane Dia, Bara Sapoko Ndiaye et d’autres talents émergents doivent commencer à croire que le banc est un poste tactique à part entière.
Et puis il y a Ibrahima Mbaye, le fameux "super sub". Une fonction fascinante. Chaque fois qu’il entre, il apporte du danger, du mouvement, des solutions. Mais sa récompense consiste systématiquement à retourner s’asseoir au match suivant. À ce rythme, il recevra bientôt le Ballon d’or des remplaçants.
Quant aux changements tactiques, ils arrivent souvent avec la rapidité administrative d’un dossier oublié dans un bureau climatisé. Quand ils se produisent enfin, les dégâts ont déjà signé le registre de présence.
Le plus inquiétant, c’est que Pape Thiaw commence à développer un syndrome bien connu des supporters sénégalais : le "cissisme aigu". Cette étrange maladie qui consiste à confondre loyauté et entêtement, expérience et immunité, patience et immobilisme.
Le football moderne est pourtant simple. Il ne récompense ni les états de service ni les souvenirs. Le terrain est un juge impitoyable qui ne distribue pas de médailles honorifiques. Il récompense uniquement ceux qui courent plus vite, pensent plus vite et jouent mieux.
Les sentiments font de très belles chansons. Mais dans une Coupe du monde, quand on compose l’équipe avec le cœur, c’est souvent le public qui finit par avoir mal au ventre.
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