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Economie

Djibril Thiongane (Consultant en économie pétrolière) : «La Senelec est l'otage d'un lobby»

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Djibril Thiongane (Consultant en économie pétrolière) : «La Senelec est l'otage d'un lobby»

Au delà de la vétusté de ses équipements, Senelec fait face à un certain lobby qui, conscient de ses difficultés financières, la tient en otage et lui impose sa loi impitoyable. C’est la conviction de Djibril Thiongane, consultant en économie pétrolière. L'ingénieur regrette que la société d'électricité soit obligée de payer son fuel à 30 % plus cher, avec des conditions de règlements parfois draconiennes. 

Wal Fadjri : Les audits de Senelec ont révélé que l’entreprise consacre 800 millions de francs Cfa au quotidien à l’achat de combustible. N'est-ce pas trop lourd pour les finances de l'entreprise ?

Djibril Thiongane : Le montant n’est pas, en soi, ce qui est le plus important. Aujourd’hui, le problème qui se pose est que le Sénégal achète son carburant trop cher par rapport aux prix auxquels les autres achètent ce combustible. C’est un problème de système. Le système d’achat est mauvais. Parce qu’au lieu de faire jouer la concurrence, pour accéder aux meilleurs prix et aux meilleurs conditions d’excellence, la Senelec est prisonnière d’un certain lobby qui s’arrange pour organiser de faux appels d’offres qui débouchent sur des prix exorbitants de plus de 30 % que celui pratiqué sur le marché international. La seule méthode qui vaille et qui peut permettre à un pays ou à une société d’avoir les meilleures conditions d'achat, c’est une concurrence parfaite à laquelle les meilleurs participent. Et ce n’est pas le cas en ce moment au Sénégal. Tant que le système ne change pas, le carburant coûtera trop cher et les conditions de règlement seront des plus draconiennes. Figurez-vous que pour des montants de ce niveau, les règlements se font au comptant. C'est une ineptie dans le commerce international.

Quels sont les modes de règlements en cours sur le plan international ?

Ce qui se passe souvent, ce sont des règlements à 30, 60, 90 voire 360 jours. Il suffit seulement, dans le cadre d’un appel d’offres, de dire : ‘voilà mes quantités et ce que je souhaite comme conditions de règlement’. Mais des règlements au comptant pour ces montants, c’est de l’usure, c’est du banditisme économique. La Senelec a donc toujours le couteau sous la gorge. Et, comme elle est prise en otage parce que ne pouvant s’approvisionner qu’auprès de ces gens-là, on n’y peut rien. C’est pourquoi, il nécessaire de changer le système à la Senelec. C’est-à-dire mettre de l’argent frais à la Senelec, lui permettre d’avoir une bonne surface financière pour avoir la confiance des banques et des fournisseurs. La Senelec devrait, compte tenu de sa dimension financière, de son impact sur l’économie, du fait qu’elle a le monopole du secteur de l’énergie et que les factures d’électricité sont payées au comptant, avoir toutes les multinationales à ses pieds.

‘La Senelec devrait, compte tenu du fait qu’elle a le monopole du secteur de l’énergie, avoir toutes les multinationales à ses pieds’

Quelle est la responsabilité de l’Etat dans ces dysfonctionnements et que peut-il faire pour les corriger ?

C’est l’Etat qui a cautionné cela. Et tant que le même système est maintenu, nous allons droit dans le mur. La situation va s’empirer. Si on pense que la solution, c’est de créer un comité et ne pas se soucier de l’efficacité de ce comité, ce sera un coup d’épée dans l’eau. On n’ira nulle part.

Pour s’échapper de l’emprise de ses fournisseurs, Senelec a opté pour l’importation de produits pétroliers, qui n’est pas son domaine. Est-ce une bonne solution ?

Le fait de se lancer dans une opération d’importation directe pouvait être viable si la Senelec avait analysé en profondeur ce problème en se disant que ce n’est pas sa vocation : elle pouvait constituer une équipe, avec des gens bien formés, pour importer avec les meilleurs prix. C’est faisable.

Le cas échéant, comment éviter le saucissonnage des importations qui a cours sur le marché ?

 

Dans le secteur pétrolier surtout, l’économie d’échelle est fondamentale. Le saucissonnage est toujours mauvais. Les appels d’offre doivent toujours porter sur de grandes quantités, notamment sur des besoins pour l’année étant entendu que cela va faire l’objet d’une commande ouverte. C’est au fur et à mesure des besoins que vous commandez 20 ou 30 mille tonnes. Là où vous gagnez, c’est que la tonne est facturée au même prix que si vous aviez acheté tout d’un seul coup. Donc, non seulement le fait de faire une grosse commande vous confère un meilleur prix, de meilleures conditions de règlement, mais aussi la sécurité de l’approvisionnement parce que le fournisseur sait ce qu’il doit vous livrer dans l’année et il prendra toutes ses dispositions pour que les livraisons soient faites au fur et à mesure de vos besoins et qu’il n’y ait jamais de rupture de stock.

Que préconisez-vous pour sortir la Senelec de cette situation ?

Ils ont créé un comité de restructuration du secteur de l’électricité et se sont lancés dans des audits. Mais ce qui est sûr, c’est que pour réussir, il faut nécessairement agir au niveau de trois volets. Il doit y avoir un volet technique où il sera question de machines, d’entretiens, de pièces de rechange, de capacités de production, etc. Il faudra un deuxième volet où il s’agira d’approvisionnement en combustible. Et pour cela, il faut une connaissance des marchés, des produits pétroliers, bref de l’économie pétrolière. Quand au troisième volet, il sera question de finance avec notamment les relations avec les banques et les fournisseurs. Ensuite, il faudra une bonne vision et des perspectives parce qu’on ne peut générer l’économie énergétique d’un pays sans avoir une vision afin de savoir la situation dans le temps. On ne peut pas attendre que les besoins soient là pour voir ce qu’il faudra faire. Donc, au ministère de l’Energie, il doit y avoir un tableau de bord pour déterminer la situation dans les cinq années au moins et avoir toutes les mesures d’accompagnement.

‘Les priorités en matière d'investissement sont inversées à Senelec’

 

La Senelec a-t-elle les moyens de produire de l’électricité avec du fuel quand on sait que le Sénégal n'est pas producteur de pétrole ?

 

Oui, si le fuel est bien acheté. La Senelec connaît des difficultés parce que le fuel acheté est trop cher. S’il était de bon marché, la Senelec pouvait produire, vendre, payer et faire ses marges bénéficiaires. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas parce qu’avant même de produire, elle paie ce combustible alors qu’en temps normal, elle devait l’acquérir, le traité, produire, vendre et payer le fournisseur.

Le système d'approvisionnement de combustible de la Senelec que vous décriez l'expose-t-elle au risque d'acquisition d'un mauvais fuel, qui a, naguère, endommagé les machines de l'entreprise ?

Le fournisseur qui sait que vous êtes en mauvaise posture vous livre ce qu’il veut. La preuve, malgré ce qui s’est passé, ce sont les mêmes fournisseurs qui continuent d’approvisionner la Senelec. Ce qui est impensable. Vous êtes en contentieux avec quelqu’un pour des problèmes de qualité et c’est celui-là qui continue à vous approvisionner. Cela ne tient pas la route, mais la Senelec n’a pas le choix. Elle est prise en otage. Et la seule façon de la sortir de cette position, c’est d’améliorer sa santé financière, d’avoir la bonne qualité, le bon prix, de meilleures conditions de règlement et d’être autonome, surtout qu’il n’y a que la Senelec qui vend de l’électricité dans ce pays.

Comment pouvez-vous expliquer que la Senelec ait englouti plus de 700 milliards de francs Cfa depuis 2000 et qu'elle n'arrive pas à avoir une bonne santé financière encore moins fournir normalement de l'électricité aux Sénégalais ?

Ce n’est pas normal. Quand vous faites des investissements, il faut qu’il y ait des priorités. Cela ne sert à rien d’avoir de grosses capacités de production, de racheter Gti à plusieurs milliards de francs Cfa, alors qu’on a même pas de combustible ou bien qu'on doit se saigner et s'appauvrir pour pouvoir acheter du combustible. Donc, on a inversé les priorités dans les investissements. Il vaut mieux avoir des capacités de production raisonnables, mais avoir au moins des outils qui marchent à pleine production. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où les installations de la Senelec sont sous utilisées et souvent à l’arrêt.

Les résultats des audits ont révélé que les délestages sont le fruit des performances économiques du Sénégal dont le Pib augmente annuellement de 5 % avec une demande en électricité croissant de 10 %. Est-ce que cette thèse vous convainc ?

Cela ne tient pas la route. Parce que si l’objectif d’un gouvernement est d’avoir un bon taux de croissance, cela suppose un développement économique et social qui entraîne un accroissement des besoins. Cela va de paire. Cela n’est donc pas vrai ; ou alors qu’on nous dise que pour régler ce problème, il faut arrêter le développement économique et social. Or cela, personne ne peut le dire.

Comment auriez-vous organiser la restructuration financière de la Senelec envisagée par le ministre de l'Energie dans son plan de sortie de crise ?

Il faut garantir le meilleur prix et la sécurité d’approvisionnement, dans des conditions optimales. C’est cela le problème aujourd’hui. Si cela est réglé, le reste devient facile. Le problème de restructuration financière deviendrait même secondaire. Mais mettre cela au-devant serait un faux débat. Nous n’y sommes pas encore. Aujourd’hui, le défi est que la Senelec produise de l’électricité bon marché et qu’il n’y ait pas de délestages. Pour le reste, on pourra faire toute la gymnastique intellectuelle qu’on voudra. Si elle sort de ces difficultés, on pourra facilement la privatiser. Car, ce n’est pas dans le rôle de l’Etat de continuer à être dans la Senelec ou ailleurs dans ces secteurs-là. Le rôle de l’Etat est de veiller à la bonne marche de ces secteurs.

‘Le projet de centrale à charbon est une très mauvaise solution’

La Senelec a annoncé une diversification de ses sources de production. Quel peut être l'impact d'une telle mesure ?

Ils ont parlé de charbon mais je tiens que dire que c’est une très mauvaise solution. Parce qu’en dehors des problèmes d’environnement, le produit étant extrêmement polluant, il n’y a que deux fournisseurs à travers le monde, à savoir la Chine et l’Afrique du sud. Ce qui veut dire que nous allons nous lancer dans une matière première qui est le monopole de deux pays qui ont déjà des besoins élevés qui vont croître. Donc, ce sera un marché qu’on ne maîtrisera pas ni du point de vue du prix ni de celui de la quantité. C’est une mauvaise solution. Le charbon pourrait même coûter, toute chose étant égale par ailleurs, plus cher que votre combustible sans compter que vous pouvez aussi ne pas l’avoir. Donc, la centrale à charbon est une très mauvaise solution. La solution d’avenir serait peut-être vers les énergies renouvelables.

Le président Wade a émis l’idée d’une grande centrale solaire au Sahara. Est-ce une solution réalisable ?

Cela est une grande idée. C’est une bonne vision, mais cela ne règle pas le problème immédiat des délestages. Il pourrait être réalisé dans 20, 30, voire 40 ans parce qu’on est en train de bien maîtriser l’énergie solaire. C’est l’avenir et nous avons le soleil toute l’année. Et le monde prend de plus en plus conscience du danger de l’énergie nucléaire. Il faut donc mettre l’accent sur les énergies renouvelables parce que l’énergie fossile sera bientôt finie. D’ici 50 ans, il n’y en aura plus et même les pays producteurs sont en train de penser à l’après pétrole.

Le prix du gaz butane a récemment flambé. Qu’est-ce qui a pu justifier une telle hausse ?

Il y a le taux du dollar qui a augmenté ainsi que le prix du baril. Et c’est ce couple-là qui conditionne le prix. Mais à côté de cela, il y a des situations aggravantes dans le cas du Sénégal parce que nous achetons de petits butaniers avec un fret extrêmement élevé et un prix à la tonne aussi élevé. Et là aussi, on a un marché très captif où les conditions financières n’étant pas au rendez-vous, ni à la Société africaine de raffinage ni à la Senelec, on achète à des conditions draconiennes. Il s’y ajoute aussi qu’à chaque fois qu’il y a des retards dans le déchargement, des pénalités vont être payées. Et toutes ces charges se répercutent sur le consommateur.

Une caisse de stabilisation peut-elle constituer une solution viable ?

C’est possible. Mais d’abord, il faudra la volonté politique. Cela existait dans le passé. Mais en ce moment-là, ce qu’il faudra, comme les priorités sont toujours inversées, c’est que cette caisse soit approvisionnée à partir de surplus des hydrocarbures. Il ne faut pas que cette manne quitte la filière. Cela permettra de stabiliser les prix en cas de montée pour venir au secours des consommateurs sur l’ensemble du territoire.



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