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CHEIKH DIOUF, ANCIEN ENFANT DE TROUPE «… J'ai été torturé pour avoir brandi un sac de riz vide à l'Assemblée nationale »

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CHEIKH DIOUF, ANCIEN ENFANT DE TROUPE «… J'ai été torturé pour avoir brandi un sac de riz vide à l'Assemblée nationale »

Cheikh Diouf ! Le nom ne dit pas grand-chose aux Sénégalais. Mais l'acte qu'il a posé le mardi 8 avril 2008 a marqué bien des esprits. Cet enfant Diakhao Sine, département de Fatick, topographe de formation, avait, ce jour, brandi un sac de riz vide à l'Assemblée nationale sur lequel était écrit en lettres capitales : LE PEUPLE A FAIM. Trois (3) ans après, cet ancien enfant de troupe, major de sa promotion, revient sur cet évènement qui a fait basculer sa vie. Envoyé en prison, il a tout perdu après cet acte.
«Nous étions des jeunes du Parti socialiste. On l’a quitté pour ostracisme. Par la suite, on a créé un parti politique : «Perspectives nouvelles», basé à Fatick. On n'avait pas encore reçu notre récépissé. Mais on se retrouvait régulièrement entre jeunes pour discuter de la situation politique nationale. A ce moment, le débat portait sur les pénuries et la flambée des prix des denrées de première nécessité. Le riz qui est la principale denrée était aussi touché. Le prix du kilogramme avait atteint 500 FCFA. La vie était devenue très difficile au Sénégal. Les pères de famille ne parvenaient plus à assurer les trois repas quotidiens. Et tout le monde le ressentait. Paradoxalement, les tenants du pouvoir profitaient des tribunes des médias publics pour nier l'évidence. En disant que les Sénégalais mangeaient à leur faim, qu'il n'y avait pas de famine au Sénégal. Nous avions décidé, en tant que jeunes, de faire un coup médiatique pour les démentir, puisque la bataille était médiatique. Ainsi, il fallait trouver une tribune pour expliquer que les Sénégalais ne mangeaient plus à leur faim.
On a décidé de confectionner des banderoles sur lesquelles on a inscrit : «LE PEUPLE A FAIM.» On a pris des sacs de riz pour symboliser le riz qui était devenu trop cher et introuvable... Puisque nous n'avions pas les moyens d'organiser un point de presse, on a cherché une occasion pour faire passer notre message. Le débat sur l'affaire Hissène Habré nous offrait un plateau médiatique. Puisqu'il fallait faire un coup médiatique, nous avons décidé de nous introduire dans l'Hémicycle. C'était difficile. Raison pour laquelle, le jour J, j'ai été le seul à m'introduire avec ma banderole à l'Assemblée nationale. Donc, le mardi 8 avril 2008, j'ai quitté la maison très tôt, y laissant ma femme et mes enfants. J'avais laissé chez moi mon portable, mon argent et ma pièce d'identité. Parce que je savais que je serais interpellé après avoir commis mon acte. Je n'avais qu'une copie de ma pièce d'identité avec moi. Lorsque je suis arrivé à la porte de l'Assemblée nationale, je n'ai pas vu mes camara¬des. Mais j'ai suivi le plan en usant de subterfuges pour m'introduire dans l'Hémicycle. Après avoir assisté aux débats, très houleux ce jour-là entre détracteurs et défenseurs de Habré, à 14 heures 15, le président de l'Assemblée nationale (Mamadou Seck : Ndlr) a demandé une pause pour permettre aux députés de prendre le déjeuner.
 
«J'ai été torturé»
 
C'est à ce moment qu'ils ont quitté la salle des plénières pour se diriger vers le restaurant de l'Assemblée nationale pour prendre leur repas. Alors que beaucoup de leurs mandants n'avaient pas de quoi manger. J'ai pensé que c'était le bon moment. Trois personnes intéressaient les journalistes : Me El Hadji Diouf, Cheikh Tidiane Sy et Doudou Wade. Toute la presse était regroupée autour de ces trois personnes recueillant leur avis sur la question. Je me suis rapproché d'eux et d'un coup, j'ai sorti la banderole. Ce n'était pas un sac de riz dans sa globalité. Mais plutôt 20 cm découpés d'un sac de riz. Et j'avais inscrit tout en majuscule : «LE PEUPLE A FAIM.» Lorsque j'ai brandi la banderole en criant le texte inscrit dessus, ça a capté l'attention des journalistes. Toutes les caméras se sont tournées vers moi. Tout de suite, le ministre de la Justice, Cheikh Tidiane Sy, a été évacué par sa garde rapprochée. Doudou Wade a crié : «D'où sort cet homme !» Tout de suite, des gardes du corps et d'autres militants libéraux se sont rués sur moi pour arracher la banderole. J'ai couru pour maintenir le suspense. Car je savais que je ne pouvais pas m'échapper. Ils m'ont rattrapé et ont arraché la banderole. Mais j'ai réussi à me faufiler entre leurs jambes. Quand ils se sont rendu compte que j'avais disparu, ils sont partis à ma poursuite. C'est finalement des gendarmes qui m'ont intercepté. On m'a amené au sous-sol. Là, ils m'ont posé des questions du genre combien on t'a payé, qui t'a envoyé... Ils pensaient déjà à un commanditaire, alors qu'il n'y avait personne derrière. Ils m'ont un peu torturé comme cela se fait dans les camps militaires : en mettant la tête en bas et les pieds en haut, pendant quelques minutes. Au bout de 10 minutes, ça peut te tuer. Pour avoir subi une formation à Bango, je me suis laissé tomber au bout de quelques secondes, parce que c'est une position mortelle. Après cela, ils m'ont transporté à la brigade de gendarmerie de Thiong dans une Citroën C5 avec des gendarmes.
A Thiong, ils m'ont mis dans une cellule. J'ai trouvé là-bas quelqu'un qui est écroué pour abus de confiance portant sur un montant de 20 millions de FCFA. Lorsqu'il m'a demandé les raisons de ma présence, je lui ai expliqué. Il m'a dit qu'il allait sortir et qu'il voulait que je lui donne le numéro de mes parents pour qu'il les avertisse. Entre-temps, Me Wagane Faye et Birame Sassoum Sy, actuel maire de la Médina, alertés, se sont constitués avocats de la défense. Dans la cellule, j'ai trouvé un jeune qui disait qu'il a été interpellé suite à une affaire de trafic de visas. J'étais sensible au départ à son cas, mais quelque temps après, les gendarmes l'ont extrait de la cellule avant de le réintroduire dans la cellule. Il a voulu me convaincre de dire que je suis un libéral qui est fatigué et que je voulais rencontrer Wade. Je lui ai répondu que je n'ai jamais milité au Pds. J'ai été plutôt militant du Mouvement des jeunesses socialistes de Fatick de 1995 à 2007. Nous avions ensuite quitté le Ps, pour créer «Perspectives nouvelles» dont les papiers ont été déposés à la préfecture de Fatick. Donc, je ne peux pas dire que je suis du Pds. Il a insisté, mais j'ai refusé. Ils l'ont extirpé de la cellule la nuit. Et le lendemain matin à 6 heures du matin, ils l’ont remis dans la cellule. Cette fois-ci avec un téléphone portable. Quand je lui ai demandé comment a-t-il fait pour introduire le téléphone, il a dit qu'ils ont oublié de prendre le portable. Mieux, il avait du crédit. Il a passé le téléphone à un autre détenu qui parlait en Bambara. Ensuite, il m'a proposé d'appeler mes parents pour les informer. J'ai compris que c'était une méthode d'investigation. J'ai alors appelé mon ami d'enfance pour lui demander d'aller voir ma famille et de leur dire de ne parler à personne de mon militantisme politique. J'ai remarqué qu'il était content d'entendre les noms de ma femme, de mes parents ...Quand je lui ai remis le portable, quelques minutes plus tard, il avait définitivement quitté la cellule.
 
«J'ai perdu mon boulot, ma femme m'a abandonné»
 
Le lendemain, j'ai été sorti de la cellule. On m'a amené dans le bureau du gendarme Seck. Il m'a entendu sur procès-verbal avant de me déférer au parquet. Une fois arrivé au tribunal, j'ai été entendu par un substitut du procureur qui m'a demandé si je reconnais avoir perturbé le travail des députés. «J'ai dit non, car mon acte s'est déroulé en dehors de la plénière. C'est au moment où ils allaient manger. J'ai dérangé les députés, je le reconnais, mais je n'ai pas saboté le travail parlementaire. Il m'a demandé si j'avais des avocats, j'ai dit non. Il m'a dit, on va te trouver un avocat d'office et tu seras jugé en flagrant délit. Il m'a ainsi placé sous mandat de dépôt. On m'a ensuite amené à Rebeuss où je suis resté pendant une semaine dans une cellule où il y avait des centaines de personnes. Et là-bas, j'ai vu quelque chose d'extraordinaire. C'était pire que ce qu'on a vu sur les images des bateaux négriers du temps de l'esclavage. Au deuxième jour de mon séjour à Rebeuss, Me Wagane Faye est venu me voir. Je lui ai dit que ma seule crainte c'était que les Sénégalais ne comprennent pas mon geste, mais tel n'est pas le cas. Après une semaine, j'ai été jugé en flagrant délit. Les avocats ont pris ma défense et j'ai bénéficié de la relaxe. On m'a ramené à Rebeuss où j'ai passé la nuit avant d'être libéré.
Mais depuis 2008, j'ai perdu man emploi. Je suis topographe de formation. J'étais dans l'assainissement et l'adduction d'eau potable. Il m'est très difficile de trouver du travail. Seuls certains amis me filent de petits marchés à leurs risques professionnels. Les directeurs et ingénieurs qui me connaissent me fuient. Ma femme aussi, au bout d'une année et demie de galère, n'a pas pu résister. Elle est partie. Ce sont les effets collatéraux. Malgré tout, je suis fier de mon acte. Car l'homme doit servir à l'Humanité. Et je suis convaincu que le bonheur de l'homme se trouve dans le bonheur collectif. Depuis plus d'une décennie, on voit des gens qui, pour satisfaire des intérêts crypto personnels, défendent l'indéfendable et nient l'évidence. Je ne suis pas éduqué de la sorte. Aujourd'hui, si on me demandait de refaire mon geste, je le referais. Toujours avec la méthode et sans violence, mais avec un message fort pour dénoncer l'injustice. Tous les Sénégalais doivent mettre en avant l'intérêt collectif. Sinon, c'est toute la nation qui va périr.» 


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