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Politique

Interview avec Guillaume Soro, président de l'Assemblée nationale de la Côte d'Ivoire : « Plusieurs régimes devraient se préparer à faire face à des émeutes »

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M. Guillaume Soro, president de l assemblee nationale de la Cote d Ivoire. Copyright Seneweb.com

Ancien ministre de la Défense, puis Premier ministre, Guillaume Soro trône aujourd'hui à la tête de l'Assemblée nationale de la Côte d'Ivoire. Il était venu au Sénégal participer à la conférence des Présidents et chefs de sections de l'Assemblée parlementaire de la francophonie et a accepté de se prêter aux questions de Seneweb.

Dans cet entretien, il demande aux chefs d'Etat africains de mutualiser leurs forces pour mieux lutter contre le terrorisme et les met en garde contre un 2e danger qui les guette et qui peut les chasser du pouvoir : la gestion des foules. Il soutient également que le président Alassane Ouattara a un profond respect pour la justice et ne s'est jamais immiscé dans  l'affaire Karim Wade. Entretien...

 

Seneweb - Vous venez de clôturer une rencontre des parlementaires africains francophones. Pouvons-nous savoir quel était le but de cette rencontre et les mesures qui y ont été prises ?

 

Guillaume Soro : Je participais à la conférence des Présidents et chefs de sections de l'Assemblée parlementaire de la francophonie. C'est une instance qui a pour rôle de préparer la réunion de la régionale africaine. C'est à dire que nous avons l'Assemblée parlementaire qui se décline dans chaque continent. Chaque continent à ses sections et ces sections ont des présidents qui se regroupent dans la conférence des présidents. C'est celle-là qui s'est tenue ici à Dakar.

Le rôle de la conférence des présidents c'est, d'une part, de préparer la régionale, retenir les thèmes qui seront débattus, les lieux, en somme préparer la régionale.

Nous avons, ici à Dakar, retenu Yamoussoukro pour la réunion de la régionale africaine. Nous avons aussi retenu deux thèmes. Le premier est “la croissance économique, la lutte contre la pauvreté”. Le deuxième thème, c'est “le terrorisme, stratégie et conséquences”. C'est deux grands thèmes qui sont d'actualité.

Nous souhaitons à Yamoussoukro qu'il y ait des résolutions fortes et concrètes, pas du virtuel.

 

Le président Alassane Ouattara va bientôt terminer son premier mandat à la tête de la Côte d'ivoire, quel bilan faites-vous de son magistère ?

 

Le bilan de Ouattara est si éloquent que je ne pourrais le synthétiser. Au plan diplomatique, la Côte d'ivoire a repris toute sa place dans la sous-région ouest africaine. Le président Ouattara a été président de la Cedeao pendant deux mandats. On l'a même sollicité pour un troisième mandat, tant il a eu du succès en matière diplomatique.

En Côte d'ivoire, ce sont des ballets de visites de chefs d'Etat et lui-même rend la pareille à ses homologues. Au plan politique, il y a une série de réformes. Par exemple, les réformes sur les élections, sur le statut de l'opposition pour améliorer, booster le processus de réconciliation. Je pense que le bilan le mieux réussi, c'est l'économie. La Côte d'Ivoire a renoué avec un taux de croissance de près de deux chiffres, sur trois années consécutives. Ce qui est significatif. La Côte d'ivoire a renoué avec les grands chantiers. Plusieurs ponts ont été construits, le troisième pont est celui dénommé “Henri Konan Bédié”. Je pense que le bilan de Ouattara est éloquent. Et le dénominateur commun de tout ceci, c'est la paix qui règne en Côte d'ivoire, avec le retour des populations, avec le retour des touristes. La Côte d'ivoire est redevenue un pays fréquentable. Tout ceci est à mettre à l'actif du président Ouattara.

 

Donc vous pensez qu'il va rempiler sans problème à la tête du pays ?

 

Il a déjà été proposé par le Pdcir de Bédié comme candidat. Son propre parti, le Rdr, l'a aussi choisi à l'unanimité comme candidat. Nul doute que Ouattara devrait acquiescer aux demandes de ces partis-là.

 

Vous avez été ministre puis Premier ministre et aujourd'hui vous êtes Président de l'Assemblée nationale. Un parcours qui ressemble à celui du Président Macky Sall. Peut-on penser qu'un jour vous briguerez le pouvoir en Côte d'Ivoire ?

 

C'est une question toujours délicate. J'ai toujours pensé qu'être Président de la République ne peut pas être qu'une simple question d'ambition individuelle. Ça doit être une ambition collective partagée. C'est pourquoi, pour moi, je dis que M. Ouattara n'est qu'à la fin de son premier mandat. Il fera un second mandat. En politique, les choses sont très volatiles.

Je vais vous donner un exemple concret de la volatilité en politique. Le 1e octobre 2010, Laurent Gbagbo était président de la Côte d'Ivoire, Ben Aly était le président de la Tunisie, (Hosni) Moubarak était Président de l'Egypte, (Mouammar) Kadhafi était à la tête de la Libye, (Nicolas) Sarkozy était président en France, Amadou Toumani Touré était le chef de l'Etat du Mali, Blaise Compaoré était président du Burkina Faso. Le 1e octobre 2011, seulement douze petits mois, en Côte d'Ivoire Gbagbo n'était plus président, en Tunisie Ben Aly était parti, en Egypte Moubarak était parti, Kadhafi  était mort...

Donc en politique, rien n'est acquis. C'est pourquoi, je préfère, comme dit l'adage, me dire que “à chaque jour suffit sa peine”. Je suis président de l'Assemblée nationale de la Côte d'ivoire. Je suis un homme de mission, je me consacre à l'Assemblée nationale pour faire en sorte que cette institution retrouve sa place au cœur de la République. Pour le reste, nous sommes tous des croyants.

 

L'ex-première dame de la Côte d'Ivoire, Simone Gbagbo, et quelques-uns des anciens collaborateurs de l'ancien président, Laurent Gbagbo, ont été sévèrement condamnés par la justice ivoirienne. Quel commentaire cela vous inspire-t-il ?

 

J'ai aussi appris que quelqu'un avait été condamné ici aussi au Sénégal (rires). En ma qualité de président de l'Assemblée nationale, deuxième pouvoir de l'Etat de Côte d'Ivoire, je n'ai pas vocation à m'immiscer dans les affaires du troisième pouvoir qu'est la justice. J'ai pour habitude d'acter les décisions de justice. Mon souhait, puisque c'est l'Assemblée qui fixe les règles et qu'en matière judiciaire il y a toujours des recours, est que la justice de mon pays soit juste. C'est mon souhait.

 

Nous avons constaté une montée en puissance du terrorisme en Afrique. Ne pensez-vous pas qu'il est temps pour les pays africains de mutualiser leurs forces pour contrer les terroristes ?

 

Vous avez raison. Nous sommes tous meurtris. Je le dis avec beaucoup d'amertume surtout qu'à un moment donné j'étais ministre de la Défense. Nous sommes meurtris de voir les ravages du terrorisme en Afrique et de voir toutes ces vies perdues, ces massacres. J'ai été particulièrement touché par l'attentat à Garissa, au Kenya. Nous devons combattre le terrorisme.

Mais sachez que les années 2000 ont enregistré de nouvelles menaces auxquelles nos armées conventionnelles, traditionnelles, ne sont pas préparées : c'est le terrorisme et la gestion des foules.

Originellement, nous avions perçu le terrorisme comme une menace lointaine. Et pourtant, déjà à la fin des années 80, le terrorisme était à nos portes en Algérie. Le terroriste ne mène pas une guerre conventionnelle avec des règles établies. Et ce qui est dangereux dans le terrorisme c'est que celui qui va poser une bombe ou qui va pour tirer sur l'autre, quand il revient vivant, il est malheureuxparce qu'il n'a pas la mort qu'il souhaitait pour rejoindre Dieu. Ca change radicalement la perception qu'on a avec la mort et qu'on a avec la guerre.  Or, le soldat quand il va en guerre, il porte des gilets (pare-balle) pour revenir vivant. Le vrai danger avec le terrorisme, c'est la mentalité. Lutter contre le terrorisme est une guerre difficile. Seule la mutualisation des moyens, déjà que nos armées sont fragiles en Afrique, pourrait constituer un paravent face au terrorisme.

 

La deuxième menace,  dites-vous, c'est la gestion des foules. Comment est-ce une menace ?

 

La deuxième menace dont on parle moins et qui fragilise aussi nos Etats et nos démocraties naissantes, c'est la gestion des foules. Parce que en matière de maintien de l'ordre, il y a des règles. Pour une ville comme Abidjan qui a une population autour de 5 millions d'habitants, il est facile de réunir 100.000 ou 200.000 personnes dans les rues. Quand vous faites face à 200.000 personnes dans les rues, qu'est-ce que vous faites ? Est-ce que ces 200.000 personnes sur les 23 millions de personnes sont représentatives du peuple ivoirien. C'est une foule et vous avez nos armées en face et qui ne savent pas gérer ces foules, non pas parce qu'ils ne peuvent pas les sortir des rues, mais il faut savoir sortir ces gens des rues sans les tuer. Parce que quand vous avez un, deux, trois morts, vous avez toute la communauté internationale sur vous. Donc il y a un danger et je veux courageusement le dire.

Avec ces foules qui sortent dans la rue, s'il n'y a pas une expertise en matière de gestion des foules,  vous avez des régimes qui s'écroulent face à la foule et non pas face au peuple. Le peuple, la signification est connue. L'origine latine du mot peuple c'est “populus”. La foule c'est “vulgus” en latin. Nos démocraties, de plus en plus, vont être confrontées à ça. Dès que 50.000, 100.000 ou 500.000 personnes ne sont pas contentes à Dakar, elles peuvent se réunir dans les rues et se retrouver en face de l'armée ou une police mal équipée, incapable de les faire sortir des rues. Et  ce faisant, on va dire que le peuple a chassé un président démocratiquement élu. C'est vrai qu'on est tous très enthousiastes quand c'est un dictateur, mais si c'est une démocratie, qu'est-ce qu'on fait ?

Plusieurs régimes en Afrique vont être confrontés au phénomène des foules, que vous soyez bien élu ou mal élu. Comment donc doit-on gérer ce phénomène des foules créé ou amplifié par les réseaux sociaux. M. Ouattara a été élu en 2010. Si 200.000 personnes sortent dans la rue, est-ce que c'est le peuple qui aura chassé M. Ouattara ?

En Turquie, il y a plus de 2 millions de personnes qui sont sorties dans la rue. (Recep Tayyip) Erdogan a fait face, il est toujours président de la Turquie. Or, si Erdogan était tombé et qu'à l'élection qui a suivi il n'était pas candidat, on n’aurait jamais su sa légitimité ou non en Turquie.

Nos armées, de plus en plus, doivent se préparer parce qu'une armée, face à des foules, avec des kalachnikovs, c'est dangereux. Dans d'autres pays, ils savent gérer ça.

Quand à Fergusson,  aux Etats-Unis, un policier tue un jeune noir, manifestement à relent raciste, il y a eu des émeutes, les gens sortent par centaine de milliers. Mais là-bas, comme la démocratie est si avancée, quand on sort comme ça dans la rue, on te taxe de voyous. On les a matés. Est-ce qu'on peut permettre au président Alassane Ouattara ou au président Macky Sall de mater de la même manière des jeunes ici, sans qu'on ne crie aux africains massacreurs de démocratie ?

Donc, je dis qu'aujourd'hui nos démocraties naissantes sont menacées par deux phénomènes, le terrorisme et la gestion des foules.

 

On vous savait très proche de l'ancien président Abdoulaye Wade. Entretenez-vous toujours le même type de relation amicale ?

 

Je ne suis pas de ceux qui renient leur amitié. Le président Abdoulaye Wade, je l'ai connu à une époque particulière. Mais j'ai été aussi très proche du président Macky Sall. D'ailleurs, le président Macky Sall m'a décoré de la plus haute distinction de l'Etat du Sénégal, Grand croix, qu'on ne donne qu’à des chefs d'Etat. Je n'ai pas vocation, en ma qualité de responsable politique ivoirien, de m'immiscerdans les affaires intérieures d'un pays. Ce que je souhaite pour le Sénégal, c'est la solidarité et l'union des filles et des fils de ce pays. Je n'ai pas à prendre position, ni pour M. Wade, ni pour le président Macky. Mais je dois affirmer que j'ai des relations parfaites avec le président de la République qui m'honore de son amitié.

 

Le fils de l'ancien président, Karim Wade, a été condamné par la justice sénégalaise. Pourtant, récemment, il a été dit que le président Ivoirien, Alassane Ouattara, jouerait les bons offices pour la libération de Karim Wade...

 

Je vous dis qu'aussi bien le président Ouattara que nous-mêmes avons un profond respect pour la justice. Si on veut construire des Etats de droit et une Afrique qui respecte le droit, il faut laisser à la justice son rôle,  son indépendance, son autonomie. Il ne sera jamais question pour le président Ouattara de s'immiscer dans les affaires judiciaires d'un pays tiers.

Chez nous-mêmes (En Côte d'Ivoire), nous avons eu des procès. Et le président s'est interdit d'intervenir. L'exemple le plus patent, c'est que au procès de Mme Simone Gbagbo, au moment où l'Etat, par la voix du Procureur de la République, demandait une peine de 10 ans, les jurés se sont réunis, contre toute attente, pour donner 20 ans. Je vous fais une confidence. Je retrouve (après le verdict) le président qui me dit : “Mais Guillaume, tu vois (ce qu'ont fait) les magistrats”. Nous avons vocation à construire un Etat de droit.



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