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L’INFANTICIDE - Les criminels du désespoir

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L’INFANTICIDE - Les criminels du désespoir

 

L’infanticide (action de tuer volontairement un enfant et plus spécialement un nouveau-né) est un phénomène qui prend de plus en plus de l’ampleur au Sénégal. Selon certains juristes, la ville de Kaolack (avec 10 cas par jour) se taillerait la part du lion.

Généralement attribué aux femmes, ce crime trouve, de l’avis de spécialistes, son origine dans certains us et coutumes. Par peur d’être excommuniées, bannies, réprimandées par leurs proches, les femmes dont la grossesse est le produit de relations hors normes, accouchent dans l’anonymat total, dans un pays où l’interruption volontaire de grossesse (Ivg) est punie par la loi. Pour la justice, les femmes qui franchissent le rubicond sont les seules coupables, leurs partenaires mâles sont souvent ignorés. La peur au ventre, sous le poids de la souffrance à la fois morale et sociale, certaines d’entre elles ont accepté de témoigner.

Le ciel est clément, en cette fin d’après-midi d’hivernage. La montre affiche 17 h passées et le soleil prend petit à petit congé de la ville. La prison du camp Pénal qui se dessine non loin, porte bien son nom. Un calme impressionnant règne aux alentours de cette citadelle du silence. Devant le portail, une sentinelle armée jusqu’aux dents veille au grain . Pour pénétrer dans la prison, il faut montrer patte blanche. « Qu’’est-ce que vous voulez ? », lance-t-elle. « Nous sommes des journalistes. Nous sommes ici pour les besoins d’une enquête. Notre rédaction a fait les démarches nécessaires auprès des autorités de la prison qui ont donné leur accord». Elle(la sentinelle) revient à la charge pour s’intéresser à l’enquête que nous sommes venus faire : « Quel est votre sujet d’enquête? ». Et de répondre : « Nous travaillons sur le phénomène de l’infanticide et nous sommes ici pour interroger quelques femmes accusées d’avoir commis cet acte ». Sur son visage, on lisait une certaine surprise. « Infanticide ? On admet pas de journalistes ici. De toutes les façons, aucune femme détenue n’acceptera de vous parler », soutient le gardien de prison .

La persévérance pour traquer la vérité

Mais c’est sans compter avec notre détermination. « Laissez-nous seulement l’occasion d’essayer ». Visiblement, la sentinelle ne semble pas convaincue par les explications. Pour des raisons de sécurité, il veut prendre toutes les précautions. Après cet « interrogatoire », elle prend son téléphone pour s’assurer que nous avons eu l’autorisation de pénétrer dans le camp. La réponse est positive, puisqu’elle nous laisse entrer. Un des agents de prison nous introduit. Nous avons franchi la cour. Derrière le portail, il y a les cellules. Notre guide nous prévient : « Une fois devant une femme détenue accusée d’infanticide, gardez-vous de lui demander brutalement si vous avez commis l’infanticide » . Son conseil n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, puisqu’au niveau de ma rédaction, on nous a préparé à aborder le sujet. Nous avons plusieurs cordes à notre arc. Pour surmonter la barrière du refus ou du rejet au premier contact, nous avons décidé de poser le problème sous l’angle de la légalisation de l’avortement. Et de fil en aiguille, amener notre interlocutrice à aborder le délicat sujet. Notre guide nous montre les femmes détenues à qui nous pourrons nous adresser : « La dame que vous apercevez la-bas, a commis l’infanticide . L’autre aussi. Mais je vous conseille la femme au teint clair, elle a l’air calme », nous fait remarquer l’agent de prison. Puis, il nous laisse avec la détenue et retourne à son poste.
Elle a la trentaine. La mine triste, le regard lointain. Après les salutations d’usage, notre interlocutrice baisse la tête, comme si elle ne voulait pas que l’on devine, à travers son regard, le chagrin qui l’habite. Le contact est froid. Et en ce moment précis, nous n’avons qu’une préoccupation en tête : comment amener cette dame qui souffre à nous parler, à revivre sa tragédie pour en expliquer les motivations.

Premières approches

Nous avons abordé le sujet de l’avortement - en sachant que ce n’est pas vraiment notre préoccupation du moment – pour la mettre en confiance . « Nous sommes en train de faire des sondages pour voir les femmes sénégalaises qui sont pour ou contre la légalisation de l’avortement ». Elle nous sert une réponse courte et sèche : « Oui , je suis d’accord pour l’égalisation », répond-elle, tête baissée. Notre interlocutrice ne justifie pas son point de vue. Cette entrevue a l’air, peut-être, d’une corvée ? Nous revenons à la charge, en donnant l’impression que nous soutenons l’avortement : « Nous savons qu’une femme ne tue pas son enfant de gaieté de cœur; un enfant qu’elle a porté dans son ventre neuf mois durant. C’est pourquoi, il est peut-être temps que le Sénégal emboîte le pas à certains pays européens qui ont légalisé l’avortement ». Elle a tout l’air de rester indifférente à notre discours, puisque notre interlocutrice garde le silence, la tête toujours baissée. Se sent-elle coupable ? Regrette-t-elle son acte ? Le chagrin ? Elle souffre, c’est le moins que l’on puisse dire. Au moment où nous nous interrogeons sur son attitude, elle lève furtivement la tête, nous regarde et la baisse à nouveau. Elle reste silencieuse. Nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. « Pourquoi êtes-vous ici ? Avez-vous des problèmes avec votre coépouse ? Car nous savons que beaucoup de femmes sont ici parce qu’elles ont eu des altercations avec leurs coépouses, des barrages qui ont souvent tourné au drame ? », nous lui a-t-on demandé.

« J’ai enterré vivant mon enfant, après l’accouchement… »

« Non, j’ai commis l’infanticide ». Après cette réponse, elle veut s’assurer que nous n’allons pas dévoiler son identité aux lecteurs de notre journal ou aux auditeurs de SUD FM : « La moitié des habitants de mon village ignore que je suis en prison. L’homme avec qui j’ai eu une aventure est un agent de l’administration. C’est après son affectation, que je me suis aperçue que j’étais enceinte de lui. Mais, je ne savais pas où le joindre. Et j’ai décidé de fuir le village pour venir à Dakar. J’habitais avec mes copines du village dans une maison en baraque. Et c’est là où j’ai accouché, loin des regards », raconte-t-elle. Elle ajoute : “J’ai enterré mon enfant après l’accouchement, mais ce dernier n’était pas mort. Le lendemain la police alertée, est venue déterrer le bébé et l’a amené à la maternité. Par la suite, on m’a condamné à 10 années de prison“, soutient la détenue.

« J’ai jeté mon bébé dans la poubelle… »

Sa voisine, F. D, a aussi commis l’infanticide. Elle vit depuis trois ans derrière les barreaux, en attendant d’être jugée. “Un nommé M. Lô me faisait des avances et je lui répondais à chaque fois que ça ne m’intéressait pas“ soutient-elle. Mais avec le temps, elle finit par céder. “Il a fini par gagner ma confiance, on a eu des relations plusieurs fois. Ensuite, je me suis rendue compte que j’étais en état de grossesse“, dit-elle. “J’ai fait l’école coranique et je n’étais pas du tout brillante. J’ai dû alors abandonner les études. Et en tant qu’aînée, il fallait aider la famille, c’est pourquoi, pour joindre les deux bouts, je n’ai pas hésité un seul instant à vendre du pain », ajoute-t-elle, avant de passer à l’aveu de son infanticide : « Quand j’ai accouché, j’ai enveloppé l’enfant et je l’ai jeté dans une poubelle et le lendemain je l’ai mis dans un trou de la maison voisine. Et les voisins qui savaient que j’étais la seule femme enceinte dans le quartier ont alerté les sapeurs pompiers qui sont venus me chercher. Jusqu’à présent, je ne suis pas appelée à la barre et j’ai déjà passé 3 années en prison, en détention préventive. J’attends toujours mon jugement“, déclare-t-elle, la mort dans l’âme.

La miraculée : vouloir n’est pas pouvoir

Codou (nom fictif), âgée de 28 ans, a eu plus de chance que les deux premières, puisqu’elle n’a pu commettre l’irréparable, bien qu’elle en eu l’intention, échappant ainsi au risque de la réclusion. « Mon mari est un Modou-Modou ( immigré) qui vit en Italie. Avec lui, j’ai eu, une seule fois, des relations intimes. Et depuis lors, rien. Parce que mon mari n’ayant pas des papiers en règle, est contraint de rester en Italie. Je suis restée cinq ans sans le voir », dit-elle. On devine aisément la suite : “Le destin a fait que je suis tombée enceinte d’un autre homme. Ainsi, à cause des médisances des habitants du quartier et des injures de ma belle famille, que j’ai dû supporter, j’ai décidé un jour de fuir à “Mboro“ (dans le département de Tivaouane), chez une tante. Mais cette dernière n’étant pas au courant de mon malheur, je lui cachais que j’étais enceinte, car mon intention était après l’accouchement, de me débarrasser de l’enfant. Car, je ne voulais pas divorcer, j’aimais bien rester avec mon mari qui faisait tout pour moi, en dehors de la satisfaction du besoin biologique. C’est pourquoi, je faisais croire à ma tante, qui m’a hébergé à Mboro, que j’avais juste des maux de ventre dus à un fibrome. Mais, la grossesse qui se développait de jour en jour, finira pas avoir raison de moi. J’ai fini par accoucher d’un beau garçon. Ma fibre maternelle m’a empêché de commettre l’irréparable. J’ai avoué à mon mari la vérité, mais ce dernier n’a pas supporté et m’a répudié », raconte-t-elle. Notre interlocutrice finira par trouver un autre époux : “Maintenant, je mène une seconde vie conjugale avec un homme qui m’aime bien, moi et mon enfant ».

L’infanticide vue par un Psychologue

Pour le psychologue Alioune Gaye qui officie à l’hôpital Aristide Le Dantec: « on parle d’infanticide lorsqu’on choisit délibérément de mettre fin à la vie d’un enfant. Et pour cela, il est important de préciser qu’à partir du cent quatre vingtième (180e) jour du développement intra-utérin, lorsqu’on décide de commettre une interruption volontaire de grossesse, on ne commet pas en réalité un avortement, mais un acte d’infanticide. Ceci permet de faire la distinction entre un avortement provoqué et une interruption volontaire de grossesse qui survient avant les cent quatre vingtième jours. Cette définition est importante, parce que les peines infligées ne seront pas les mêmes, elles sont fonction de la durée de la période où l’acte a été commis». Il soutient aussi que « les causes de l’infanticide sont diversifiées. La principale cause de ce crime, selon lui, c’est avant tout la grossesse non désirée, lorsqu‘une grossesse est indésirable, il est très fréquent de voir la femme commettre un infanticide. Et le fait de ne pas désirer la grossesse peut concerner la femme elle-même ou son entourage. Par exemple, lorsqu’une femme tombe enceinte en dehors de son mariage, les parents, en général, exercent une certaine pression sur elle et cette dernière sait que si un jour ses parents sont au courant de sa grossesse, elle vivrait des situations très difficiles dans l’entourage familial, et il y aurait un déséquilibre social important qui entraînerait un retentissement psychologique sur son comportement, sur sa personnalité et ceci même pourra être à l’origine de la folie“. Et d’ajouter : “cette fille peut prendre la décision de quitter le domicile familial pour aller vers un autre secteur où elle pourra commettre délibérément et volontairement son acte“. “Ce n’est généralement pas la femme elle même qui est l’origine de l’acte d’infanticide », estime le psychologue. “L’autre cause de l’infanticide, ce sont les conditions socio-économiques défavorables. Il en est ainsi lorsque les situations financières ne le permettent pas, et que les parents de la mère porteuse de grossesse ne sont pas aisés, et que la fille n’a pas les moyens d’entretenir son enfant à sa naissance“. Résultat : “elle tue le nouveau-né ».
A ces différentes causes, Alioune Gaye ajoute, “un défaut de sensibilisation auprès des femmes“. Selon lui, “le manque d’information pousse la majeure partie d’entre elles à commettre l’infanticide, d’où l’importance des médias, le rôle des personnels de la santé, le rôle des assistants sociaux et notamment le rôle des juristes ».
Ainsi, de l’avis de certains spécialistes, 80% des cas d’infanticide étudiés, seraient le fait de « femmes vulnérables ». Dans ce lot, figurent les femmes de ménage, appelées « bonnes » qui ont quitté leur village pour venir chercher du travail en ville; les femmes mariées dont le mari a quitté le pays depuis des années pour émigrer sous d’autres cieux; les filles jeunes appartenant à une famille traditionnelle où tomber enceinte avant le mariage est synonyme de déshonneur. Ces filles n’hésiteront pas, au nom de l’honneur de la famille bafouée, à tuer leur enfant, aussitôt après accouchement.

Ce qu’en dit la loi

L’article 285 du code pénal considère l’infanticide comme un meurtre ou l’assassinat d’un enfant (un nouveau-né). Ainsi, selon qu’il y a préméditation, la loi considère cet acte comme un assassinat. Mais s’il n’y a pas préméditation, dans ce cas, c’est un meurtre, soutient le professeur du droit pénal M. Gadiaga.
Les peines infligées pour les coupables d’infanticide sont les travaux forcés à perpétuité, si on commet une infanticide avec préméditation. C’est la peine maximale, informe le professeur.
Dans le cas contraire, la peine sera les travaux forcés dont la durée va de 10 à 20 ans . Notons que les travaux forcés consistent à soumettre la personne condamnée aux travaux d’intérêt public.



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