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Marché juteux et opaque : la dépigmentation, entre quête identitaire et business mondialisé

Auteur: AICHA FALL

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Derrière les flacons aux promesses éclatantes se cache un marché mondial aussi florissant qu’inquiétant : celui de la dépigmentation volontaire. Si le phénomène est particulièrement visible en Afrique, il s’étend bien au-delà du continent. En Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient, en Amérique latine et même dans certaines diasporas occidentales, la quête d’une peau plus claire alimente une industrie cosmétique lucrative, estimée à plus de 8 milliards de dollars US d’ici 2027 selon les projections de Global Industry Analysts.
En Afrique, la dépigmentation touche aussi bien les mégapoles du Nord que les régions centrales ou australes du continent. Des pays comme la République démocratique du Congo, le Cameroun ou l’Afrique du Sud comptent parmi les plus grands marchés de produits éclaircissants. À Abidjan, Lagos, Kinshasa ou Douala, ces produits font l’objet d’un commerce massif et souvent informel, structuré autour de circuits complexes mêlant industrie pharmaceutique, marchés de rue, réseaux sociaux et commerce transfrontalier.
Une réalité enracinée en Afrique de l’Ouest… et au Sénégal
C’est en Afrique de l’Ouest que le phénomène est historiquement le plus visible et documenté. Longtemps banalisée, la dépigmentation volontaire s’est enracinée dans certaines normes esthétiques postcoloniales valorisant la peau claire, perçue à tort comme synonyme de beauté, de réussite ou de prestige social.
Le Sénégal n’échappe pas à cette tendance. Selon une récente enquête menée par la Société sénégalaise de dermatologie (SOSEDEV) en 2024, plus de 53 % des femmes sénégalaises ont recours à la dépigmentation, avec des pics atteignant 71 % dans certaines zones urbaines, comme les banlieues dakaroises ou Thiès. Ce chiffre est en nette augmentation par rapport aux estimations précédentes, signe d’une dynamique encore vive.
Une industrie florissante, mais hors des radars
Derrière ces pratiques se cache une économie parallèle aux contours flous. Bien que l’État sénégalais ait interdit depuis 2015 plusieurs substances dangereuses, telles que l’hydroquinone, les corticoïdes à usage non médical, ou le mercure, ces produits continuent de circuler en grande quantité, notamment via les marchés informels, les commerces transfrontaliers ou les plateformes de vente en ligne.
Les autorités sanitaires dénoncent un « marché gris », difficile à quantifier précisément, mais dont la rentabilité est avérée. Des ONG comme le Réseau Siggil Jigéen estiment que ce commerce pèserait plusieurs milliards de francs CFA par an, entre produits contrefaits, cosmétiques importés et solutions artisanales. Certaines marques locales tentent de répondre à la demande en proposant des formules « naturelles » ou « sans hydroquinone », mais les étiquettes sont souvent trompeuses, et les contrôles restent rares.
Des conséquences graves sur la santé publique
Les effets de ces produits sur la santé sont documentés depuis plusieurs décennies. Hypertension, diabète, insuffisance rénale, mais aussi infections cutanées graves, vergetures irréversibles, ou risques accrus de cancer de la peau : la liste est longue. D’après le professeur Fatoumata Ly, cheffe du service de dermatologie du CHU de Dakar, la dépigmentation est aujourd’hui la première cause d’hospitalisation dermatologique au Sénégal.
Les professionnels alertent également sur les risques psychologiques : altération de l’image de soi, dépendance, isolement social, dépression. Plusieurs campagnes de sensibilisation ont vu le jour ces dernières années, à l’initiative de la société civile et du ministère de la Santé, comme la campagne « Ma peau, mon identité », mais peinent à faire reculer les pratiques.
Une réponse institutionnelle encore limitée
Lors du 3? congrès de la SOSEDEV en mai 2025, les autorités sanitaires sénégalaises ont annoncé le renforcement des contrôles douaniers et le lancement d’un dispositif de cosmétovigilance, visant à signaler les effets indésirables liés aux produits cosmétiques. Des efforts salués par les professionnels, mais jugés encore insuffisants face à l’ampleur du phénomène.
Le projet de nouveau cadre réglementaire pour les produits cosmétiques, en discussion depuis 2023, peine à aboutir. Faute de moyens, de coordination entre les services et de volonté politique affirmée, la dépigmentation reste un angle mort des politiques de santé publique.
Un combat culturel autant que sanitaire
La lutte contre la dépigmentation dépasse le seul champ médical. Elle touche à des normes esthétiques, sociales et historiques profondément ancrées. Les représentations véhiculées dans les médias, les réseaux sociaux, la publicité ou les séries télévisées contribuent à banaliser, voire valoriser, l’éclaircissement de la peau.
Pour les acteurs engagés, comme l’association Dermatologie Solidaire, seule une approche transversale permettra d’enrayer durablement la tendance : éducation dès le plus jeune âge, encadrement des contenus numériques, soutien aux initiatives culturelles valorisant la diversité des carnations, et surtout, démystification des idées reçues sur la peau claire.
Auteur: AICHA FALL

Commentaires (2)

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    il y a 2 mois

    blanchir sa peau, c'etait aussi dans la grece antique, au moyen-age , etc
    18eme/19eme siecles, les europeennes le faisaient pour paraitre nobles,
    le travail des champs, au soleil , revelait le rang social !
    mais les methodes etaient douces: poudre de riz, etc

    je recommande de boire du lait ( maximum 1 verre par jour)
    regardez les peuls, par exemple, mais vous netes pas obligé d'avoir un troupeau ! restons econome...

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    reply_author il y a 2 mois

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    il y a 2 mois

    douaniers de merde............

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    reply_author il y a 2 mois

    Ces poisons doivent etre interdites dans la marché sénégalais ! C'est un problème de santé publique et je trouve le mutisme de l'état grave sur ce fléaut !

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