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Pourquoi juge-t-on les femmes à leur tenue?

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La mannequin Bella Hadid, venue assister à la projection du film «les Fantômes d'Ismaël» d'Aranud Desplechin, le 17 mai au Festival de Cannes. Photo Antonin Thuillier. AFP

«Lætitia Casta frôle l’accident de culotte», raille Closer ; «Uma Thurman, Emily Ratajkowski, Susan Sarandon… Les décolletés s’imposent sur le tapis rouge», susurre Madame Figaro  ; «Monica Bellucci, maîtresse dominatrice de la cérémonie d’ouverture», titre LCI.fr… Soupir. A quarante-huit heures de la clôture du 70e Festival de Cannes, la réduction de la femme à son physique, sa tenue ou sa coiffure reste donc d’actualité. Alors même que le dispositif est en soi coercitif : depuis sa création en 1946, le raout cannois est régi par un protocole vestimentaire strict, toujours en vigueur. Pour gravir les marches, il est indiqué sur le site officiel que «le port du smoking ou d’une tenue de soirée est exigé», injonction à laquelle s’ajoute une autre précision : «A vos smokings et robes de soirées !» Les règles du dress code féminin restent ainsi assez floues et facilitent le moindre faux pas. Des écarts dont les médias se délectent et ne perdent pas une miette.

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Le costume, ce produit de la bourgeoisie

Il faut remonter deux siècles en arrière pour comprendre d’où vient ce particularisme du vestiaire féminin et les critiques de l’apparence des corps féminins qui en découlent. «Au XIXe siècle, les bourgeois s’affirment face à l’aristocratie et veulent s’éloigner de la confusion des genres, alors de mise chez ces derniers. L’idée d’imposer le costume comme vêtement de travail professionnel masculin apparaît alors», explique la sociologue Isabelle Charpentier, spécialiste des questions liées au genre. Auparavant, l’aristocratie ne s’évertuait pas à tracer une ligne nette entre la mise en valeur des corps féminin et masculin : les hommes et les femmes «se revêtaient tous deux d’habits en soie, mettaient du fard sur leurs joues, arboraient des coiffures similaires et laissaient leurs mollets apparents». Face à une classe sociale qui joue sur l’extravagance, la bourgeoisie montante impose, elle, une séparation des genres par un «dimorphisme du vêtement», soit une dissemblance vestimentaire due à la morphologie. La femme doit dès lors revêtir une robe – plus pratique pour la grossesse – ou une jupe, et l’homme un costume sobre, de préférence de couleur sombre. Cette convention sociale historique reste de mise à Cannes comme dans tous les raouts de ce genre où le smoking est obligatoire. L’uniforme permet aux hommes d’être tous semblables les uns aux autres et non individualisés. «Ils se distinguent et s’affrontent à travers leurs actes : réalisation de films, prestation d’acteur», stipule l’historienne du genre, Christine Dousset-Seiden, et non à travers leur style vestimentaire.

Femmes politiques et actrices, même combat

L’habit des femmes, en revanche, fait l’objet de débats et de divers commentaires, aussi bien sur le tapis rouge que dans l’hémicycle politique, comme l’attestent les huées de certains députés masculins de droite envers Cécile Duflot, en juillet 2012. Ils avaient sifflé car elle avait osé la robe à motifs à l’Assemblée nationale. «Les femmes en politique ne sont pas soumises aux mêmes codes stricts vestimentaires conventionnellement imposés aux hommes, précise Isabelle Charpentier. La beauté est considérée comme un capital physique féminin spécifique, comme une ressource qui appartient aux femmes. Les hommes politiques ont donc moins besoin de mettre en avant leur capital physique que leurs homologues de sexe féminin.» Les femmes sont réduites en premier lieu à leur apparence. Les médias en sont d’ailleurs les miroirs, la femme qui foule le tapis rouge cannois est décrite et caractérisée par sa robe sexy, moulante ou trop fendue. Si bien que, comme l’explique Christine Dousset-Seiden, «c’est leur apparence qui l’emporte sur leurs actes et les renvoie à une forme de passivité. Elles ne sont pas des sujets agissants mais des objets qui sont regardés et désirés». Avant d’être des professionnelles de la politique ou du cinéma, elles sont des femmes.

Le Festival de Cannes, ce business médiatique de l’apparat

«En 2004, Ophélie Winter est aussi passée par le festival de cinéma dans une tenue visiblement achetée dans un sex-shop à Pigalle. Corset, dentelle, soie légère… Non merci !» critique Télé-Loisirs.fr, dressant la liste des «fashion faux pas» de Cannes. Il semblerait qu’il y ait donc une ligne rouge à ne pas franchir, bien que celle-ci ne soit pas clairement définie. L’historienne Christine Dousset-Seiden : «Si une femme ne respecte pas ces codes, elle sort des rôles de genre. Elle ne se conforme pas à l’attitude qu’on attend d’elle et ce non-respect représente une forme de transgression». On se souvient de Julia Roberts montant les marches pieds nus en 2016, alors qu’un an plus tôt, des femmes s’étaient vues refuser l’accès au Festival car elles ne portaient pas de talons hauts. Un incident vite regretté par l’institution cannoise et démenti sur Twitter par le délégué général du festival Thierry Frémaux.

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THIERRY FREMAUX @THIERRYFREMAUX

@MarieMJS @muirkate Pour les marches, le règlement n'a pas changé: "Smoking, tenue de soirée". Aucune mention sur les "talons".

10:18 - 19 May 2015

 
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«Ce genre d’événement fait l’objet d’une polémique médiatique car cela est considéré comme un manque de respect vis-à-vis de l’institution qu’est Cannes», estime Isabelle Charpentier. Mais les actrices en jouent aussi pour retenir l’attention des photographes, des médias et des marques qui les habillent et font tourner les clichés en boucle sur les réseaux. «Les stars sont les portemanteaux des couturiers qui eux-mêmes se disputent les actrices. Et tout cela installe une concurrence entre les actrices elles-mêmes», ajoute la sociologue. Une analyse partagée par Christine Dousset-Seiden qui voit une dimension économique dans cette compétition parallèle à la présentation des films : «Pour ces femmes, jouer de la séduction est aussi une manière de mieux "se vendre" et d’accroître leur valeur. Une façon de se réapproprier le pouvoir.»

Pour l’heure, la loi ne sanctionne pas les remarques sexistes sauf si elles renvoient à une injure, à de la diffamation ou appellent à la violence. Marlène Coulomb-Gully, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEFH), espère que des sanctions, combinées à des mesures éducatives, verront le jour prochainement. «Au HCEFH, nous réfléchissons collectivement à des indicateurs pour évaluer le niveau de sexisme de la société. Il existe déjà des rapports sur les niveaux de racisme mais aucun sur le sexisme», regrette-t-elle. Le Festival de Cannes et les autres célébrations similaires ne sont pas près de voir leur tapis rouge débarrassé des propos stéréotypés qui les caractérisent si bien.



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