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Une famille en quête de vérité et de justice - 76 ans après

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(John Wessels pour le Washington Post/Biram Senghor visite le terrain à Diakhao au Sénégal où son père a vécu avant d’aller en Europe pour combattre lors de la seconde guerre mondiale.)
THIAROYE, Sénégal—Avant sa mort, le vieil homme languit de voir la dépouille de son père.

Pour lui, c'est le seul moyen de laver son nom de famille et d'apporter au monde la preuve d'une vérité enterrée depuis longtemps : des centaines de soldats subsahariens qui ont combattu pour libérer la France durant la seconde guerre mondiale ont été tués à leur retour, un matin, sous les ordres de commandants français.

"Ces hommes blancs se sont débarrassés de ces hommes noirs comme s'ils n'étaient rien".

Biram Senghor, 82 ans, est un des derniers descendants des Tirailleurs Sénégalais, un corps militaire formé d'hommes provenant du Sénégal, mais aussi des autres anciennes colonies françaises en Afrique : le Mali, la Guinée, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire.

Maintenant, Biram Senghor espère que la naissance d'un débat mondial sur les crimes raciaux passés et présents permettra de lever le voile sur cet héritage tragique. La France maintient que 70 tirailleurs ont été enterrés dans un cimetière militaire près de la capitale sénégalaise, mais les historiens des deux continents pensent que le véritable bilan s'élève à plus de 300 morts et que leurs corps se trouvent en réalité dans une fosse commune.

"Nous devons les exhumer", s'insurge Biram Senghor. "Nous devons les compter. Nous devons les enterrer individuellement, comme des êtres humains – pour leur rendre vraiment hommage."

Le meurtre de George Floyd cet été a ravivé, partout dans le monde, la douleur de nombreux chapitres de l'histoire et renouvelé l'indignation visant les symboles d'anciens systèmes d'oppression. Des statues ont été renversées aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Belgique et en Nouvelle-Zélande. Des entreprises, des universités et des personnalités du monde entier se sont excusées pour leurs propres méfaits.

La relation entre le Sénégal et la France, qui remonte à plus de trois siècles, est un terrain fertile pour ce type d'excavation, selon les anciens combattants sénégalais.

Ce territoire d'Afrique de l'Ouest fut le siège du pouvoir français dans la région jusqu'à son indépendance en 1960 et ses dirigeants, que cela soit en France ou au Sénégal, ont longtemps hésité à sonder de trop près leur mémoire collective.

Biram Senghor, lui-même un ancien combattant durant la période coloniale, a demandé, à plusieurs reprises depuis les années 1970, l'exhumation des corps aux présidents français et sénégalais, les encourageant à réécrire l'histoire une fois pour toutes.

Aujourd'hui personne ne nie comment tout a commencé : un groupe de Tirailleurs Sénégalais, tout juste revenus de mission, ont voulu réclamer leurs salaires lors d'un arrêt dans une ville de garnison nommée Thiaroye, ultime étape avant leur retour au pays. Cela faisait déjà quatre ans qu'ils n'avaient pas touché la somme promise des autorités coloniales dirigées par Charles de Gaulle.

Ce qui s'en suivit demeure plus incertain.
Un gardien nettoie les tombes dans le cimetière de Thiaroye où les soldats sénégalais tués par l’armée française en 1944 sont enterrés. (John Wessels pour le Washington Post)
Un général français signala un soulèvement violent à Thiaroye le 1er décembre 1944, écrivant, à l'époque que les meurtres de leurs camarades étaient un "nécessaire douloureux coup de bistouri dans un abcès dangereux".

Pour les historiens sénégalais et anciens responsables militaires, tout ceci est un mensonge : les tirailleurs n'avaient plus d'armes. Ils manifestèrent et coincèrent un général, mais le relâchèrent sain et sauf. Les Français répliquèrent avec des mitrailleuses.

"Une fois la victoire acquise, ils ont été effacés", explique Mor Ndao, président de la Commission sénégalaise d'histoire militaire. "Au lieu de recevoir de l'argent et du pain, ils ont reçu des balles".

Le cabinet du président français Emmanuel Macron n'a pas répondu à nos demandes de commentaires.

Sept décennies plus tard, après que le président français François Hollande a remis les archives des nations européennes sur Thiaroye au président sénégalais Macky Sall, la France a reconnu que les choses avaient mal tournées.

"Je voulais réparer une injustice et saluer la mémoire d'hommes qui portaient l'uniforme français et sur lesquels les Français avaient retourné leurs fusils, car c'est ce qui s'est produit", a déclaré François Hollande lors d'une visite au cimetière militaire le 30 novembre 2014.

Mais dans le même discours, le président français cita le nombre de 70 victimes, contrariant Biram Senghor et les activistes sénégalais qui voulaient que la France soit plus explicite dans sa reconnaissance du massacre et qu'elle apporte enfin des réponses au sujet des tirailleurs qui sont toujours portés disparus.

Les historiens n'ont toujours pas retrouvé la trace des 350 hommes qui étaient censés être dans le camp, selon Ndao et d'autres officiels sénégalais. Et les recherches pour ces victimes probables restent aujourd'hui bloquées par le gouvernement sénégalais qui ignorent les demandes d'accès aux archives à Dakar. (Le porte-parole de Macky Sall n'a pas répondu à nos demandes de commentaires).

Le père de Biram Senghor a été qualifié de "déserteur" selon un dossier retrouvé par l'historienne française Armelle Mabon au bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC) à Caen, en France. Cela a appuyé son appel devant un tribunal parisien pour voir cette qualification corrigée par la mention : "Mort pour la France".

Sa prochaine audience dans la capitale française est prévue le 11 septembre.

"Mon père et les tirailleurs : ils n'ont pas fui", a déclaré Biram Senghor. "Ils n'ont pas abandonné leur famille. Ils sont ici dans une fosse commune."

Une fin sanglante près de chez eux

Les gens avaient l'habitude de dire à Biram Senghor qu'il était le portrait craché de son père : grand, costaud, mais avec un regard doux. Un homme imposant qui faisait des clins d'œil aux bébés.

M'bap Senghor était un cultivateur de millet jusqu'à ce que l'ordre de mission arrive en 1939 : Il combattrait les Nazis en France.

Il ne savait pas pour combien de temps mais il n'avait pas le choix. La France dirigeait le Sénégal et pour survivre, il fallait suivre les ordres coloniaux, même si cela voulait dire abandonner sa femme et son enfant en bas âge pour se battre pour la souveraineté d'un autre pays.

Selon les historiens, la France a enrôlé environ 200 000 soldats subsahariens durant toute la durée du conflit. Ils étaient appelés les tirailleurs, un nom péjoratif pour se moquer de leur manque d'entrainement formel.

Au moins 14 000 sont morts. D'autres, comme M'bap Senghor, sont tombés entre les mains des soldats allemands, qui ont envoyé ces soldats noirs dans des camps de travail au nord-est de la France, disant vouloir débarrasser leur terre de la "contamination raciale".

Il est resté là-bas jusqu'à la libération en 1944.

Selon les carnets de bord maritimes obtenus par l'historienne Armelle Mabon, M'bap a embarqué à bord du navire britannique, le Circassia, pour le Sénégal en novembre avec environ 1700 autres tirailleurs.

Il a perdu la vie moins d'un mois plus tard à environ 150 kilomètres de chez lui.
On a souvent dit à Biram Senghor qu’il ressemblait à son père, cultivateur de millet avant de combattre pour la France lors de la seconde guerre mondiale. (John Wessels pour le Washington Post)
Biram Senghor montre, sur son téléphone, la seule photo qu’il a de son père, à côté d’une lettre qu’il a écrit au président français Emmanuel Macron et au président sénégalais Macky Sall. (John Wessels pour le Washington Post)
Alors que les officiers coloniaux préparaient leurs rapports pour leurs supérieurs à Paris, les survivants – dont 34 d'entre eux furent ensuite emprisonnés pour mutinerie – circulèrent la nouvelle d'un massacre à l'avant-poste militaire de Thiaroye, déclarant que les soldats français avaient tiré sur des tirailleurs non-armés juste après l'appel du matin de 9h30.

Le cuisinier sénégalais d'un officier a confié, plus tard, que la réponse violente des commandants français ne semblait pas répondre à une menace sérieuse. (Le cuisinier eut la vie sauve après que la femme d'un officier lui conseilla de se cacher dans une cave).

Biram Senghor avait 6 ans à l'époque. Il se souvient encore du moment où sa grand-mère lui dit en pleurant : Les Français ont tué ton père.

Il ne se souvient pas du visage de son père, mais il connait l'homme à travers des histoires de famille – une famille qui s'est désintégrée après sa mort.

La mère de Biram Senghor s'est remariée et l'a envoyé vivre chez un oncle dont la femme ne voulait pas élever l'enfant d'une autre. Et comme il était fils d'un "déserteur", l'Etat ne lui a offert aucune aide financière.

"Je suis devenu orphelin", il explique, un après-midi dans sa maison de Diakhao où vit sa famille depuis des générations. "Mes souvenirs d'enfance se résument à la douleur".

Biram Senghor se souvient de son combat pour échapper à ce passé douloureux. Les champs de millet ne lui apporteraient pas grand-chose, son père ne lui ayant pas laissé d'héritage de ses propres activités agricoles. Il n'eut donc pas d'autres choix que de rejoindre la force qui avait bouleversé sa vie : l'armée coloniale.

En 1958, c'était le seul moyen pour devenir policier, un poste qui offrait le meilleur salaire en ville. Il a donc subi, en silence, la ségrégation, une cuisine pour les Noirs et une cuisine pour les Blancs. "Nous n'avions pas les mêmes droits", il explique. "Nous étions des subordonnés."

Lorsque le Sénégal devint indépendant, Biram Senghor n'oublia pas son père. Il continua de chercher des réponses, alors qu'il rejoignit les forces de police, se maria et bâtit pour ses enfants une maison à la campagne, tout près de là ou son père avait grandi.

Son fils, Seydina Alioune, 25 ans et étudiant en philosophie à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar, y réside pour l'instant, en attente de la fin de l'épidémie de coronavirus.

Le jeune homme lui lit les nouvelles sur les réseaux sociaux : les manifestations qui remettent en cause les structures du pouvoir, même à Dakar, et tous les groupes sur internet qui alimentent le mouvement. Aux États-Unis, c'est #BlackLivesMatter. En France, c'est #JusticeForAdama, nommé après un homme franco-malien qui est mort en garde à vue. Ici, au Sénégal, cela pourrait être #Thiaroye44.

"Je n'ai pas beaucoup d'espoir", se lamente Biram Senghor.

"C'est à la télé tout le temps", son fils lui répond à propos des manifestations. "Ils parlent des victimes du racisme".

Pendant des années, Biram Senghor a poussé les autorités à retirer l'étiquette honteuse associée à son père – ce qu'ils ont fait – et d'ajouter à son dossier les mots "Mort pour la France", ce qu'ils n'ont pas fait, sous prétexte qu'il n'y avait pas de certificat de décès et de preuves que M'bap Senghor n'avait pas participé à la mutinerie.

Senghor a aussi demandé l'argent que son père aurait dû recevoir en 1944. Sans succès. Et il a trouvé une communauté d'anciens combattants et de chercheurs qui essaient d'obtenir l'exhumation des corps. Là encore, sans succès.

Les autorités sénégalaises peuvent le faire, mais le groupe pense que le gouvernement ne désire pas brouiller les relations avec la France et manque, de toutes facons de financement surtout pendant l'épidémie. (Le cabinet du président Sall n'a pas répondu aux demandes de commentaires).

"Nous devons identifier ces corps et les remettre aux familles, si ses membres sont toujours en vie," s'exclame Babacar Gaye, l'ancien chef d'état-major de l'armée sénégalaise.

"L'histoire aurait été complètement différente s'ils avaient été blancs," selon Armelle Mabon, maître de conférences à l'Université de Bretagne-Sud, qui a passé huit ans à faire des recherches sur ces morts. "M'bap et les autres auraient été exhumés il y a bien longtemps."

La nouvelle génération

Le cimetière militaire de Thiaroye est au bord d'une route très fréquentée.

Un de ces murs en béton s'est écroulé, et le gardien cherche un entrepreneur pour le réparer à bas prix. Des herbes poussent autour des pierres tombales, toutes restées vierges. Senghor essaie de faire le trajet de trois heures à pied au moins une fois par an, où il y rencontre d'autres personnes qui ont la même mission que lui.
Un mannequin vêtu de l’uniforme porté par les soldats sénégalais pendant la seconde guerre mondiale est exposé au musée militaire. (John Wessels pour le Washington Post)
Parmi eux, il y avait le réalisateur Ousmane Sembène qui a produit un film à propos de Thiaroye. Le film fut censuré au Sénégal et interdit en France pendant des années. Des politiques ont offert le 1er décembre en jour férié en l'honneur des tirailleurs, mais il n'est pas vraiment respecté. Plus récemment, des graffeurs ont peint des fresques en hommage aux victimes. Certains enseignants ont ajouté officieusement Thiaroye à leurs programmes. Et des soldats gardent un musée près du cimetière, avec de vieilles photos et quelques uniformes.

Cette année, Biram Senghor n'a pas pu se rendre sur les lieux à cause de la pandémie. Sa dernière fois remonte à octobre, avec son fils. Ils étaient venus prier là où ils pensent que M'bap Senghor repose, enterré sous un baobab.

Mais il pourrait y avoir d'autres fosses communes. Les historiens ne sont pas toujours d'accord sur ce point.

Biram Senghor et son fils ont demandé à Dieu de rendre justice. Ils ont parlé d'histoire.

Ils ont décrit ce rituel un après-midi d'août, chez eux, là où Biram Senghor a accroché ses brevets et certificats militaires. Le parfum du bœuf et riz cuisinés par sa belle-fille se répandait dans toute la maison.

Le vieil homme a sorti la dernière lettre qu'il a écrit aux présidents français et sénégalais l'année dernière. Cela sera sans doute sa dernière missive, il pense. Ce travail inachevé le hante, mais sa santé se dégrade. Il a désespérément besoin de se faire soigner les yeux.

"Je ne pense pas que je le ferai une nouvelle fois", il explique.

Il ne pourra pas se rendre à sa comparution à Paris. Il n'a pas l'argent. Et même s'il l'avait, à cause des restrictions de voyage, il aurait besoin d'une autorisation spéciale pour entrer sur le territoire Français.

Son fils lui a dit de ne pas s'en faire, il continuera la bataille de la famille Senghor à l'aide de son clavier.

Peu importe la décision du tribunal ou du gouvernement sénégalais, les petits enfants de M'Bap Senghor connaîtront la vérité.
À Thiaroye, une fresque en hommage aux soldats tués en 1944. (John Wessels pour le Washington Post)

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