SI NOUS NE SOMMES PAS INDEPENDANTS, A QUI LA FAUTE ?

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SI NOUS NE SOMMES PAS INDEPENDANTS, A QUI LA FAUTE ?

 

Plus j’avance en âge, davantage je prends conscience du mérite de mes défunts parents. Plus j’avance dans la vie, plus je me rends compte de l’étendue du courage, de l’intelligence et de l’amour que ma mère nous portait. Plus je me bats dans la vie, davantage je me rends compte de la force mentale de mon père. Plus jeune, je ne cessais de les plaindre pour tout ou rien. L’âge m’a permis de comprendre que c’est moi qui étais trop exigeant ; que leurs efforts méritaient plus de reconnaissance. Je ne suis pas en train de prétendre que mes parents étaient meilleurs que ceux des autres ; peut-être même qu’ils n’avaient rien d’exceptionnel. Mais leur histoire m’a permis de relativiser davantage ma perception des choses et, surtout mes jugements sur les œuvres humaines.

 

Quand j’entends dire que nous sommes encore sous l’autorité de la France, la question préjudicielle que j’ai envie de poser est : qu’avons-nous fait pour couper les chaînes de la servitude ? Il est évidemment plus commode d’imputer la responsabilité de cette situation aux seuls gouvernants, mais le destin d’une société peut-il être logiquement imputé à ses seuls hommes politiques ? Ma conviction est qu’ils ne sont pas tous mauvais ; qu’il y a du bon et du moins bon dans ce qu’ils ont fait, mais dans tous les cas ils méritent notre respect. Les pires mythes sont ceux qui nous maintiennent dans le complexe d’infériorité ou de damnation éternelle : il faut démythifier notre univers mental.

 

Notre histoire n’est pas plus complexe que celle des autres peuples, mais elle est particulière. La mosaïque d’ethnies qui existent au Sénégal est certes une richesse, mais aussi un handicap : construire une nation homogène dans un tel contexte n’est pas chose aisée. Nous avons été colonisés, brimés, humiliés ; plus graves, nous avons été opposés les uns aux autres, mais nous avons tenu en tant que peuple. Nos cultures ne sont pas mortes, et les pères fondateurs ont eu le mérite de nous avoir transmis un État solide, une république à réaliser et une nation à consolider. Nous n’avons pas à avoir honte des pères des indépendances, il faut certes les critiquer, mais nous n’avons pas le droit de les jeter dans le vide du déshonneur. Ce serait non seulement injuste de notre part, mais aussi l’expression d’une prétention démesurée : occupons-nous plutôt à assumer nos responsabilités.

 

C’est devenu un leitmotiv pour les jeunes politiques que de casser du sucre sur le dos de la vieille classe politique pour se faire une place au soleil. Cette tactique qui reste une variante de la propagande négative a, entre autres fonctions, celle d’occulter une incapacité à convaincre par un discours propositionnel. Le chauvinisme et le manque d’humilité n’ont jamais fait la grandeur d’un homme politique. Très souvent, c’est la fuite de nos responsabilités qui nous pousse à incriminer les autres. 

 

Ceux qui parlent d’indépendance sont curieusement les premiers à reprocher aux promoteurs de la langue wolof comme langue officielle et d’apprentissage de wolofocentrisme ! Ils préfèrent parler la langue étrangère que celle de leurs propres congénères. Comment peut-on bâtir une indépendance nationale en refusant de sacrifier une parcelle de son identité individuelle ou ethnique ? Au lieu de méditer sur le ciment qu’a été le wolof pour la construction de l’unité nationale, on s’agrippe à des identités linguistiques comme s’il n’est pas possible de garder sa langue tout en parlant celle de ses compatriotes. Il est plus facile pour un sérère d’apprendre et de parler le wolof que de maîtriser le français qui, quoiqu’on dise, reste une étrangère.

 

Qui d’entre nous ne connaît pas un chercher dans les grands instituts qui, au-delà de l’argument du manque de financement, a renoncé à la rigueur de la recherche au profit d’un embourgeoisement inhibiteur ? Le défi du manufacturing n’est pas un choix, c’est une nécessité pour le développement. On ne peut pas avoir une indépendance sans une autosuffisance alimentaire or, qu’avons-nous fait jusqu’ici ? Les gouvernants sont effectivement coupables de n’avoir pas beaucoup de vision, mais nous citoyens aussi sommes trop pressés pour investir dans la durée. Que nous apprend la colère des producteurs de légumes dans la zone des Niayes ?

 

Cette colère nous révèle un échec collectif : nous n’avons jusqu’ici pas été capables de créer une chaîne de valeur agricole : la Production est déjà problématique ; le Transport est défaillant : le Stockage est quasi nul ; l’industrie de Transformation complétement inexistante et l’Acheteur aléatoire. Où sont les investisseurs nationaux ? Qu’est-ce qui a été proposé par les chercheurs pour que la mangue et les légumes ne pourrissent plus et que l’arachide ne soit plus une simple culture de rente ? La nouvelle manie des politiciens et d’énumérer les ressources naturelles de notre pays pour montrer que notre pays a le potentiel, mais quel est l’enjeu d’un tel pronostic ? A quoi sert l’or si on ne peut ni l’exploiter ni le transformer ? A quoi sert le Zircon si on ne sait même pas l’extraire… ?

 

La solution ce n’est pas la délation, c’est un changement de modèle économique qui passe par deux vecteurs : changer notre école (car tout développement qui ne passe pas par la science n’est que simple abondance conjoncturelle) et rompre avec le débat politicien (cette vieille et stérile rengaine sur la diabolisation de l’autre). L’indépendance est d’abord un projet de développement qui mobilise et forme des ressources humaines pour qu’elles valorisent les ressources naturelles ; qui promeut la culture pour faire de chacune de ses facettes un vecteur de développement. Quand on compare les productions de Nollywood à nos téléfilms on comprend les racines psychologiques de notre dépendance : eux montrent et valorisent leurs figures historiques et leur patrimoine culturel là où nous faisons de films qui imitent les thèmes et séquences des télénovelas.

 

Alassane K. KITANE

 

 

 

 


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