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Lutter ou périr

Auteur: Souleymane Jules Diop

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« Il n’en est pas moins vrai, dira-t-on sans doute, que le grand nombre est à même de nous faire périr »SOCRATE

J’ai été rappelé à la vieille époque par  les souvenirs qu’évoque en moi cette photo en noir et blanc d’un Double Less à l’allure triomphale, au regard plein de naïveté et en même temps d’assurance. La pratique de la lutte et la rigueur des combats n’enlevaient rien à la grâce du lutteur mandingue. Je ne suis pas de sa génération, mais sa réputation, bâtie quelque part entre l’épopée et la légende, a traversé les temps et nourrissait les conversations, quand la télévision n’était pas encore l’instrument de gloire qu’elle est devenue. Il y occupait une place privilégiée, aux côtés d’autres légendes comme Falaye Baldé, Robert Diouf et Doudou Baka Sarr, qui se bousculaient aussi aux portes de la renommée. Ils étaient tous des forces de la nature, mais les valeurs qu’ils évoquaient en nous n’avaient rien de physique : le courage, l’abnégation, la détermination et surtout l’intelligence, à travers leurs prouesses techniques. Ils ne tenaient jamais de propos déplacés, triomphaient de leurs adversaires sans les mépriser. 

Il y avait juste au-dessus de cette photo de Double Less, celle de son fils Balla Gaye II au même âge, nourri aux hormones, gavé de protéine, gonflé comme un poulet de chair, le ventre ballonné, traînant sa lourde carapace comme un marsouin. Avant d’avoir triomphé de son adversaire, il lui avait déjà adressé les pires injures, et en anglais « pilyzz ». Tout ce qu’il a ramassé d’insipide dans les quartiers pauvres de Chicago, il l’a déversé dans nos médias sans discernement : « Ay donc giv e shiit, fackyou.». Tout y passait qui pouvait raviver les passions, enflammer les foules et doper les ventes. 

Les préparations des combats durent maintenant plusieurs mois d’invectives, de joutes verbales à travers les médias, des semaines de conditionnement mystique ponctuées d’exils temporaires aux Etats-Unis, des heures d’abattage médiatique, mais les combats eux-mêmes ne durent que quelques secondes. Mohamed Ndao Tyson n’est que la victime de ce qu’il a inventé avec la complicité de promoteurs véreux, la lutte business. Il s’est sciemment rebaptisé au nom d’un boxeur américain qui expédiait ses adversaires au tapis en quelques secondes, en les abreuvant d’injures et portait les couleurs des Etats-Unis. Ses premières victimes, qui n’avaient pas encore saisi la portée de ce changement de paradigme, ont tous perdu leurs canines dans ces affrontements sanglants. Tout ce qu’il savait dire en anglais était « tayim iz moni », et il ne perdait jamais de temps dans l’arène. Au coup de sifflet de l’arbitre, il leur assénait un coup de poing et s’engouffrait immédiatement dans sa quatre par quatre, direction Pikine, où l’attendait une meute d’admirateurs survoltés. Il a influencé toute une génération désœuvrée. Nos adolescents ont quitté les cours des écoles pour envahir les plages. Ils seraient environ 10 000 licenciés -c’est-à-dire plus qu’en comptent nos universités- qui voient les jours passer comme la roue du Loto.

Des prétendus communicateurs traditionnels qui n’auraient rien réussi d’eux-mêmes ont trouvé dans ce « business » un puissant moyen de promotion sociale. Ils massacrent le français tous les jours et font dire aux lutteurs ce qu’ils voudraient que le pays entier entende : qu’il ne sert à rien d’aller à l’école ou d’apprendre un métier, que l’essentiel est de gagner sa vie. Les cachets astronomiques des lutteurs sont là pour persuader les parents les plus réticents que leurs enfants gagner des dizaines de millions de francs sans même se battre, ou se laisser tomber pour ne pas prendre des coups. La lutte a fini par occuper tout notre imaginaire, entretenu par la propagande médiatique. Dès qu’un combat est fini, les promoteurs de lutte et les commentateurs « avisés » spéculent sur le suivant. Dans cette faune médiatique se sont même constitués des « consultants en lutte ». Les lutteurs sont les invités vedettes des émissions, les acteurs des réclames publicitaires. Ils sont partout placardés sur les murs des maisons, dans les rues, comme de dignes héros de la Nation. Le président de la République les tutoie au cours rencontres médiatisées, le Premier ministre se vante d’être leur ami. 

Tous les ans, plusieurs milliards de francs sortent des caisses des sociétés nationales pour entrer dans les poches des promoteurs véreux, qui distribuent une partie aux lutteurs, une autre partie en rétro-commissions aux responsables de sociétés qui leur font la part belle. La lutte ne génère des revenus qu’au travers de ces moyens détournés, de sponsorings que rien ne peut justifier. L’Artp a ainsi distribué plus d’un demi-milliard en une année aux promoteurs de lutte, au moment où des sénégalais meurent par milliers dans les couloirs des hôpitaux privés de générateurs électriques, de bombonnes d’oxygène qui ne coûtent que 45 000 francs. L’esprit mercantile a couvert de son ombre la noblesse de ce sport.

Babacar Diagne est le grand artisan de cette perversion. Il assure l’exaltation des foules en leur offrant ce précieux exutoire. Il détourne leur regard des vrais problèmes qui les assaille. La lutte a fini par générer tant de passions qu’à aucun moment, nous ne nous sommes interrogés sur les malheurs que sa promotion excessive pourrait causer à notre jeunesse. Ce n’est pas la passion suscitée qui est un problème. Ailleurs, le sport draine les mêmes foules. Mais les sportifs de haut niveau y sortent des universités pour devenir des professionnels. Ils apprennent à faire usage de leur tête, avant d’entraîner leurs jambes. Il faut juste imaginer le grand service que ces promoteurs auraient rendu à ce pays, s’ils organisaient une affiche avec comme condition d’accès, la présentation d’une carte d’électeur. Rien de tout cela ! Tous les soirs de combat, les délinquants braquent les honnêtes citoyens et se livrent à une pratique qui tend à devenir systématique, le viol collectif. Voilà ce qu’ont fait des affairistes rusés et quelques délinquants assoiffés d’argent facile. Ils se sont mêlés et ont produit comme engeance des monstres qui font saigner sans pitié ni remord.  

Mohamed Ndao « Tyson », pour finir avec lui, laissera à la postérité cette image peu glorieuse d’un homme au visage hagard, aux lèvres scellées, avec son masque de sable. Il est la preuve vivante qu’il est illusoire de ne vouloir compter que sur ses muscles. Il n’avait plus aucun sou pour vivre et entretenir sa horde d’accompagnateurs assoiffés. Les politiciens qui lui remplissaient les poches lui ont tourné le dos, depuis qu’il est devenu un « loser ». Et maintenant qu’il veut revenir dans l’arène pour assurer sa survie, ses forces l’abandonnent. Mais qui ira le dire à la télévision ? Il sera stoppé net par une bande de commentateurs écervelés qui encensent les promoteurs et vivent eux aussi des fruits de leur contrebande. Ils assurent tous qu’il s’agit d’un sport « bien de chez nous ». Il n’y a pas plus grand mensonge. Jamais dans ce pays, n’a été fait l’éloge de la violence et de la cupidité. La lutte était une distraction et non un métier. Elle n’était pratiquée qu’une fois les greniers remplis, la survie des ménages assurée. Sa pratique n’avait jamais dressé un homme contre un autre, une ethnie contre une autre. Elle n’avait jamais fait appel à la violence, au meurtre et au viol, tous ces crimes dont nous sommes aujourd’hui accablés.

SJD

Auteur: Souleymane Jules Diop
Publié le: Jeudi 04 Août 2011

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