Elinkine, la Casamance au cœur
"Nous avons été appelés à deux reprises pour des rencontres en Guinée-Bissau par le Mfdc. Et les membres de ce mouvement nous ont déclaré leur volonté d'aller véritablement à la paix, au cessez-le-feu, au dépôt des armes. Et ils ont demandé au Grpc de les aider à pouvoir s'organiser pour aller à des négociations sérieuses ; et en retour ils s'engageaient eux aussi au cessez-le-feu et au processus de négociations pour aller à la paix”. Ces propos ont fait l'actualité du 22 octobre dernier. Tenus Robert Sagna, un des principaux acteurs du processus de paix en Casamance. Mais il a fallu moins d'une semaine pour que les faits inédites viennent tout chambouler.
En effet, la sortie de l'ancien ministre et ancien maire socialiste de Ziguinchor avait suscité un regain d'espoir pour les artisans et défenseurs de la paix en Casamance. Un processus de paix amputé aujourd'hui d'un élément central, Abdou Elinkine Diatta, ex-figure emblématique d'Atika, la branche armée du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc) dont il était le secrétaire général. C'est dans son fief d'origine de Mlomp (région de Sédhiou) qu'il a été abattu dimanche, par deux individus armés d'Ak47 et circulant à bord d'une moto. Un drame survenu lors d'une cérémonie traditionnelle à Mlomp précisément. Ce meurtre qui épouse les contours d'un assassinat remet en cause l'accalmie notée ces dernières semaines, dans le Sud du pays.
En effet, sa proximité avec l'abbé Diamacoune Senghor le propulse aux avant-postes du mouvement rebelle. Né le 03 décembre 1962 à Ziguinchor, Elinkine Diatta fut un farouche militant de la Casamance indépendante, mais également un défenseur de la paix dans la région Sud. Une vie consacrée au Mfdc, le mouvement rebelle mis en place le 04 mars 1947 à Sédhiou, par Victor Sihum Ehemba Diatta, premier agrégé en lettres française du continent noir. A ses débuts, le mouvement avait pour objectif principal l'indépendance et l'émergence de la Casamance, une trajectoire dont Elinkine ne déviera pas. Les dirigeants du mouvement, quels qu'ils soient, parlent toujours d'indépendance, "leur dénominateur commun", aimait à rappeler cette icône de la rébellion. Diatta, convaincu que "les Casamançais ne sont pas un peuple d'assimilés, ils ont su garder leur authenticité".
Opposé aux mallettes de la présidence destinées aux rebelles de Casamance
Farouche défenseur de l'indépendance de la Casamance, Diatta n'en demeurait pas ouvert à des négociations en vue d'un retour à la paix. Une paix qui avait commencé à susciter un espoir auprès des populations, mais compromise par la violence de son assassinat en plein jour, un message fort à l'endroit de ceux qui, en raison de l'accalmie, en arrivent même à oublier la force de frappe du mouvement rebelle qui n'existe que de par son occupation du terrain, ses exactions contre les populations. Le Mfdc justement, s'est compromis dans ses relations avec le pouvoir central de Dakar. Ainsi pensait Abdou Elinkine Diatta qui avait suscité la polémique lorsqu'il confirme dans une sortie, en mai 2015, les dires du colonel Ndao auteur d'un livre sur la gendarmerie mettant en cause l'État du Sénégal. Elinkine fâche alors, à la fois, les autorités sénégalaises et ses frères d'armes dans le maquis. Des frères rebelles corrompus, accuse-t-il, par l'État à travers ses mallettes d'argent qui ne font que renforcer la rébellion au lieu de l'étouffer. "Ce que l'État du Sénégal ignore, c'est que les chefs de guerre à qui l'on donne de l'argent l'utilisent pour s'armer davantage. C'est avec l'argent que distribuait Wade dans le maquis que beaucoup se sont réarmés. J'ai eu à le dire à l'époque. Ça ne plaisait ni au Mfdc ni à l'État du Sénégal, mais je disais ce que je pensais. Parce qu'en voulant corrompre le mouvement, l'État n'a fait qu'armer le mouvement. Finalement le mouvement est devenu si puissant et presque incontrôlable".
L'indépendance en bandoulière, Elinkine Diatta avait la Casamance dans l'âme. Et son indépendance dans son Adn. "Ils sont Sénégalais, Moi, je suis Casamançais", "Nous prônons l'indépendance, nous luttons pour l'indépendance de la Casamance" aimait-il clamer haut et fort, tout en rejetant la violence. Une contradiction ? Le mouvement rebelle ne semble exister que par la violence et l'État du Sénégal veille au grain et surveille ses réunions. Depuis 1982, la rébellion casamançaise aura fait des victimes innombrables dans la région sud : mines antipersonnel, braquages multiples, assassinats, tout porte les empreintes des "éléments incontrôlables" du Mfdc, pour ne pas dire le Mfdc lui-même.
"Les va-t-en guerre n'ont plus leur place en Casamance"
Alors nouveau secrétaire général du mouvement rebelle, Diatta s'était engagé à travailler pour le retour à la paix, sous Macky Sall notamment. "Sous mon magistère, les va-t-en guerre n'ont plus leur place en Casamance. Je vais lutter pour cela. Ce sera difficile, mais je pense que je vais y arriver, parce que j'ai déjà fait le maximum. Tout le monde a travaillé pour ce retour de la paix. On ne laissera personne enflammer la Casamance", menaçait-il.
En l'atteignant mortellement par balle, ce dimanche 27 octobre 2019 lors d'une cérémonie traditionnelle dans son village de Mlomp, ceux qui cherchaient à enflammer la Casamance, n'ont pas menacé Elinkine Diatta: ils sont passés à l'acte et ont eu droit de lui en abrégeant sa vie. Un avertissement qui vaut également pour tout autre acteur impliqué ou engagé dans le processus de paix en Casamance, l'État du Sénégal en particulier.
Commentaires (0)
Participer à la Discussion
Règles de la communauté :
💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter ou TikTok pour l'afficher automatiquement.