Dr Idrissa Ngom : « L’excision n’apporte aucun bénéfice médical : elle inflige des souffrances inutiles » (3/3)
À l’occasion de la Journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines ce 6 février, le regard clinique vient confirmer les témoignages de terrain. Hémorragies, infections, troubles urinaires, infertilité, fistules obstétricales ou souffrance psychologique durable : loin d’être un simple rite, l’excision constitue une mutilation aux conséquences lourdes, parfois mortelles. Dans cet entretien sans détour, le Docteur Idrissa Ngom, chirurgien urologue, revient sur les dangers immédiats et à long terme de cette pratique. Il explique les possibilités de réparation chirurgicale au Sénégal et lance un appel pressant à un abandon définitif pour la protection des jeunes filles.
Comment définit-on médicalement l’excision ?
Sur le plan médical, l’excision est l’ablation d’une ou de plusieurs parties des organes génitaux externes de la femme. C’est un acte sans aucune indication médicale. Elle est classée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme une mutilation génitale féminine, avec plusieurs types selon l’étendue des lésions.
Quelles sont les conséquences immédiates sur la santé ?
Elles peuvent être extrêmement graves. L’excision est le plus souvent pratiquée en dehors de tout cadre médical, avec un sérieux problème d’asepsie. Cela expose les femmes à des infections sévères pouvant évoluer vers une septicémie et entraîner la mort. L’autre complication majeure est l’hémorragie. Lorsqu’elle n’est pas contrôlée, elle peut conduire à une anémie sévère, voire au décès. À elles seules, ces deux complications montrent que l’excision n’est pas un geste anodin.
Existe-t-il d’autres types de complications ?
Oui. En dehors des complications immédiates, il existe de nombreuses complications fonctionnelles, psychologiques et organiques. Sur le plan psychologique, l’atteinte est presque constante. Beaucoup de femmes se sentent diminuées sexuellement, parfois même incomplètes en tant que femmes. Sur le plan urinaire, la section des petites lèvres ou de certaines glandes peut toucher le méat urétral. Cela entraîne des sténoses de l’urètre, responsables de troubles de la miction et d’infections urinaires répétées. Lorsqu’elles ne sont pas prises en charge, ces complications peuvent évoluer vers une insuffisance rénale.
Quelles sont les conséquences sur la santé reproductive ?
À long terme, l’excision peut conduire à l’infertilité, selon le type pratiqué. Plus l’excision est sévère, plus les complications augmentent. Sur le plan obstétrical, on observe des avortements, des accouchements difficiles, un recours fréquent à la césarienne, ainsi que des douleurs lors des rapports sexuels, appelées dyspareunies.
On associe souvent excision et fistules obstétricales. Quel est le lien ?
Ce n’est pas une complication directe, mais le lien est indirect. L’excision peut provoquer des dystocies, c’est-à-dire des difficultés lors de l’accouchement. Lorsque la tête du bébé reste bloquée longtemps, elle comprime les tissus entre la vessie, le vagin et le rectum. Cette compression prolongée interrompt la vascularisation, entraînant une nécrose des tissus. La perte de substance qui en résulte peut être à l’origine de fistules obstétricales, allant des formes simples aux formes très complexes, avec parfois une destruction complète des parois, rendant la réparation chirurgicale particulièrement difficile.
En quoi consiste la réparation chirurgicale ?
La réparation dépend de plusieurs paramètres : le type d’excision, les complications présentes, les motifs de consultation et surtout les attentes de la femme. Il existe par exemple la clitoridoplastie, qui vise à réparer le clitoris. L’objectif de l’excision étant souvent d’enlever le clitoris, cette chirurgie peut permettre à certaines femmes de retrouver une partie de leur sensibilité. Dans les formes les plus graves, notamment lorsque les grandes et petites lèvres se collent, on parle de coalescence. Cela peut laisser un très petit orifice par lequel passent les urines et les règles : c’est l’infibulation, l’un des stades extrêmes. Dans ces cas, une intervention chirurgicale est indispensable, parfois même avant le mariage, afin de permettre une vie normale.
Toutes les femmes excisées doivent-elles être réparées ?
Non. Toutes les femmes excisées n’ont pas forcément besoin d’une réparation chirurgicale. La prise en charge dépend avant tout de l’attente de la femme. Certaines complications doivent obligatoirement être traitées, notamment lorsqu’il existe une obstruction du méat urétral empêchant d’uriner correctement, car cela peut engager le pronostic vital. Dans d’autres situations, la décision repose sur des attentes fonctionnelles, esthétiques ou sexuelles.
La dimension psychologique est-elle prise en compte ?
Elle est essentielle. La réparation ne doit pas être uniquement chirurgicale. Il faut discuter longuement avec la femme, comprendre ses attentes, parfois aborder la relation de couple. Les zones érectiles féminines sont variées, et il est parfois nécessaire d’aider la femme à mieux connaître son corps. La prise en charge doit être globale : médicale, psychologique et chirurgicale.
Ces interventions comportent-elles des risques ?
Comme tout acte chirurgical, il existe des risques. Mais lorsque le geste est bien maîtrisé et réalisé par des praticiens expérimentés, les complications sont très limitées. Il est crucial de ne pas rater la première intervention, car ces femmes arrivent souvent avec une souffrance physique et psychologique déjà importante.
Ces réparations sont-elles disponibles au Sénégal ?
Oui. Le Sénégal dispose d’une expertise ancienne dans ce domaine . Depuis plus de vingt à trente ans, des chirurgies de réparation de l’excision et de prise en charge des fistules obstétricales sont réalisées. Des campagnes spécifiques ont été menées, avec des retours très positifs sur les résultats et l’amélioration de la qualité de vie des patientes.
La question du coût reste un obstacle…
Effectivement. Dans un pays où les revenus sont faibles, quel que soit le montant annoncé, le coût est souvent élevé pour la population. Même une somme jugée modeste peut être inaccessible pour une grande partie des Sénégalais.
Quel message souhaitez-vous adresser pour décourager la pratique de l’excision ?
L’excision n’apporte aucun bénéfice médical. Elle inflige des souffrances inutiles et peut bouleverser toute une vie. Il est plus important d’éduquer les filles et les femmes, de leur apprendre à connaître leur corps et leur valeur, que de leur imposer un geste aux conséquences lourdes et durables. La pratique est aujourd’hui criminalisée. Il est temps que les lois soient appliquées de manière effective afin de protéger les enfants et d’abandonner définitivement cette pratique.

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