Secteur informel : L'indispensable amortisseur social face au défi de la modernisation
Dans la plupart des économies africaines, le secteur informel n’est pas une périphérie marginale, mais un pilier central du fonctionnement quotidien. Selon l’Organisation internationale du travail, près de 85 % des emplois en Afrique subsaharienne relèvent de l’informalité. La Banque mondiale estime pour sa part que cette sphère représente entre 30 % et 40 % du produit intérieur brut dans de nombreux pays de la région. Ces proportions donnent la mesure d’un phénomène qui ne peut être réduit à une simple anomalie statistique.
Au Sénégal, les données publiées par la Direction de la prévision et des études économiques (DPEE) et par l’Organisation internationale du travail indiquent que plus de 90 % des unités économiques ne sont pas enregistrées et que l’emploi informel dépasse largement 80 % de l’emploi total. Dans les périodes de ralentissement conjoncturel, cette capacité d’absorption joue un rôle stabilisateur. Lorsque les entreprises formelles réduisent leurs effectifs, le commerce de rue, l’artisanat, le transport urbain ou les services de proximité offrent des solutions de repli immédiates. Cette fonction d’amortisseur limite les ruptures sociales brutales et soutient la consommation des ménages.
Cette résilience a toutefois un revers. L’informalité signifie généralement une faible productivité, un accès limité au crédit bancaire, une protection sociale quasi inexistante et une fiscalité fragmentée. Les acteurs concernés contribuent à travers des taxes locales, des redevances municipales ou des prélèvements parafiscaux, mais ils échappent largement à l’impôt sur le revenu et à l’impôt sur les sociétés. La base fiscale nationale s’en trouve restreinte, ce qui pèse sur la capacité de l’État à financer les infrastructures, l’éducation ou la santé.
Le dilemme apparaît alors clairement. Une formalisation rapide et coercitive pourrait élargir l’assiette fiscale et améliorer la traçabilité économique, mais elle risquerait de fragiliser des millions de travailleurs dont les marges sont déjà étroites. À l’inverse, maintenir le statu quo préserve des équilibres sociaux immédiats, mais entretient une économie à faible rendement et limite la transformation structurelle.
Les expériences internationales suggèrent que la formalisation efficace ne passe ni par la seule contrainte ni par la seule incitation fiscale. Elle suppose un environnement où l’enregistrement apporte des avantages tangibles : accès au financement, protection juridique, marchés publics, sécurité sociale. Lorsque les coûts d’entrée dans le formel dépassent les bénéfices attendus, les acteurs rationnels restent en marge.
L’enjeu dépasse donc la simple question fiscale. Il touche à la qualité des institutions, à la simplification administrative, à la fiabilité des registres d’entreprises et à l’accès à des services publics crédibles. Dans un contexte où la croissance repose encore largement sur des activités à faible valeur ajoutée, la transition vers un tissu productif plus structuré exige une approche graduelle, capable de reconnaître la contribution réelle de l’informalité tout en accompagnant sa montée en gamme.
L’économie informelle n’est ni un obstacle absolu ni une solution durable en soi. Elle constitue à la fois une réponse pragmatique aux insuffisances du système formel et un symptôme des limites structurelles de l’économie. La trajectoire future dépendra de la capacité à transformer cette énergie entrepreneuriale diffuse en un socle plus productif, sans rompre les équilibres sociaux qu’elle contribue aujourd’hui à préserver.
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