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Caricatures du Prophète mouhamed : « C’est une pure provocation » selon le Pr. Khadiyatoulah Fall

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Caricatures du Prophète mouhamed : « C’est une pure provocation » selon le Pr. Khadiyatoulah Fall

Un étudiant sénégalais de Chicoutimi, Ibrahima Ndiaye, nous a fait parvenir un segment sonore qui est une interview radio à Radio Canada régionale, accordée par le professeur Khadiyatoulah Fall de l’Université du Québec à Chicoutimi sur « l’affaire des caricatures du Prophète Mohamed » , de même que sur « la dissension dans la communauté musulmane du Québec sur la nécessité ou non d’une manifestation publique pour dénoncer les caricatures ». Nous reproduisons l’interview qui donne le point de vue de l’intellectuel sur l’intégration de l’Islam en Occident, mais aussi sur la liberté d’expression. Un journal québécois, le Quotidien a également interrogé le Pr. Fall sur ces questions ce lundi.

Vous êtes musulman et vous êtes favorable à une manifestation publique de la communauté musulmane du Québec. Pourquoi ?

Professeur Khadiyatoulah FallPr. Khadiyatoulah Fall : Je suis pour la manifestation publique des musulmans du Québec pour dénoncer les caricatures du Prophète Mohamed. Elle doit avoir lieu et je vois cette manifestation comme un test de la maturité de la nature pacifique de l’Islam du Québec, de l’Islam des musulmans du Québec. Elle doit avoir lieu et surtout être une réussite, pour montrer que les musulmans d’ici peuvent défendre leurs idées dans la civilité républicaine. Elle doit se faire dans l’ordre, dans la discipline, sans casse et être l’occasion de dire notre indignation, de dire nos convictions, mais tout cela dans la sagesse, dans la sérénité. Manifester et réussir cette manifestation, c’est montrer une autre image des musulmans que celle que les médiats d’ici véhiculent, depuis le début de « l’Affaire des caricatures » qui laisse l’impression d’un Islam désordonné, indiscipliné, belliqueux, violent, incendiaire. Ne pas tenir cette manifestation, c’est pour les musulmans d’ici une forme d’abdication, une acceptation que l’on nous lise, que l’on continue de les connaître à partir des images violentes que diffusent les médiats occidentaux. Cette manifestation est un test à la qualité de l’intégration des musulmans du Québec, une intégration qui se fait dans le respect du droit, de l’ordre, de la sécurité des biens et des personnes.

Y a-t-il quand même des risques réels de dérapage ?

Toute manifestation publique court le risque d’un dérapage. Il en était ainsi pour les manifestations des cols bleus de Montréal, des fonctionnaires, des employés d’Alcan, d’Abitibi-Price, des agriculteursn etc... On pose ces citoyens comme d’emblée habités par la responsabilité comme pour dire que même s’ils sont en colère, même s’ils sont frustrés, ils sauront être responsables et respecter les lois de la République. On leur donne le bénéfice d’une prédisposition intrinsèque au comportement civique, alors qu’on semble poser que l’indiscipline, la violence, le dérapage, sont consubstantiels à la manifestation publique des communautés musulmanes. Je refuse cette lecture. Elle est porteuse d’un préjugé, d’un stéréotype qui bloque l’analyse adéquate de l’Islam d’ici, mais également de l’Islam pacifique tel qu’il se vit dans bien d’autres endroits. C’est sortir de ce stéréotype que d’accorder le même regard favorable, la même disponibilité au civisme chez les musulmans d’ici qui ont parfaitement intégré les lois de ce pays.

Mais, vous savez bien que la communauté musulmane elle-même ne s’entend pas sur la nécessité ou non de manifester publiquement à Montréal ce samedi...

Un quotidien a parlé « de musulmans sensés », pour renvoyer à ceux qui s’opposent à la manifestation. Je trouve que l’imam Jazzique de la mosquée Al Qods de Montréal qui est l’initiateur de cette manifestation est, contrairement à ce que l’on veut faire penser, celui qui est le plus républicain de tous les leaders musulmans qui se sont exprimés jusqu’ici. Cet imam est celui qui est le plus engagé dans une dynamique d’intégration républicaine et d’assumation de son plein rôle de citoyen. Que veut dire sa position ? Cet imam nous dit que lorsque vient le temps de manifester ses convictions religieuses dans une société d’égalité de droits comme le Québec, la communauté musulmane ne doit pas se défiler. Elle doit se manifester et le faire dans le respect du droit et de l’ordre. Et c’est un des rôles de l’État de faire en sorte que tout groupe puisse manifester et que tout groupe puisse bénéficier des conditions appropriées pour le faire dans la sérénité. Ce que l’on a voulu présenter comme dissension dans la communauté ne méritait pas ce qualificatif. Les deux points de vue se complètent en fait : ceux qui veulent assumer leur droit d’une manifestation publique peuvent le faire dans le respect de l’ordre républicain ; ceux qui pensent à d’autres actions comme des campagnes de sensibilisation, des conférences, des interviews dans les médiats, des dialogues intercommunautaires, peuvent également le faire. Il n y a pas d’incompatibilité mais, plutôt, complémentarité entre les deux positions. Les deux positions sont des messages de paix, à l’exemple du Prophète Mohamed dont la retenue a toujours guidé le comportement devant ses détracteurs : « lorsqu’ils sont apostrophés par les ignorants, les musulmans disent « paix » « . Ne pas comprendre cela, c’est pour la communauté musulmane tomber dans le piége de ceux qui veulent toujours donner de cette communauté l’image d’une entente impossible.

Comment, personnellement, avez-vous ressenti les caricatures ?

Je suis musulman et en tant que musulman, je suis indigné devant ces caricatures. Mais j’exprimerais la même indignation si une autre religion était victime de telles caricatures offensantes. C’est le musulman qui est offensé, mais également l’intellectuel soucieux du respect de la dignité des individus, des cultures et des religions. C’est d’ailleurs pourquoi je dis ma profonde désapprobation devant la démarche d’un quotidien iranien de lancer un concours de caricatures sur cette période honteuse de notre histoire qu’est l’Holocauste. Je dis toujours que la liberté d’expression va de pair avec une éthique de la responsabilité, c’est-à-dire qu’elle doit viscéralement prendre en charge dans le même mouvement de pensée une réflexion sur les conséquences demain de ce que l’on énonce aujourd’hui. La liberté d’expression, surtout journalistique, est un engagement face à ce droit sacré d’informer, mais également une responsabilité face à l’ordre social, l’ordre public et dans ce cas-ci face à l’ordre international.

Était-il responsable de lancer ces caricatures offensantes dans la situation actuelle du débat sur l’Islam dans le monde, du débat sur l’Islam en Occident, du débat sur l’Islam face à l’Occident ? Était-il responsable de poser ce geste, alors que nous tentons de construire des passerelles, de construire un dialogue inter religieux ? Je dis non. Le journal danois n’a pas fait de l’information, mais tout simplement posé un geste de témérité : c’est de la pure provocation. Un homme politique sénégalais a dit récemment et c’est une belle formule à méditer : « tout abus d’un droit fondamental tue la noblesse de ce droit ». Je crois que la liberté d’expression est aujourd’hui au risque d’abus qui vont en tuer la noblesse. En tant qu’intellectuel et chercheur, je suis entièrement d’accord que l’on puisse se questionner sur certaines valeurs, certaines pratiques, certains excès que les croyants investissent en Dieu ou dans les prophètes et qui relèveraient plutôt des cultures, des idéologies, des identités particulières. Cette interrogation critique est une nécessité intellectuelle, je dirai même une nécessité de la foi, pour l’avenir de l’Islam, mais l’exercice doit se faire sans blesser la dignité des religions. Les valeurs du monde musulman ne doivent pas se dérober à l’interrogation critique responsable, mais elles ne doivent cependant pas servir pour les occidentaux à un jeu de mesure de seuils de tolérance.

Ce débat sur les caricatures du Prophète Mohamed soulève un défi important de notre modernité : la nécessité de revenir sur la conceptualisation de la notion de liberté d’expression. La liberté d’expression ne doit pas être brimée mais, comme vient de le dire un de vos collègues journalistes, la liberté d’expression ne saurait justifier que l’on crie « au feu » dans un cinéma ou « à la bombe » dans un avion. Au nom de la liberté d’expression devons-nous susciter la mort, la haine ou le déshonneur irresponsable des individus ? La liberté d’expression n’est pas un absolu achevé. Nous sommes dans une lutte continuelle pour la protéger, mais également dans un combat continuel pour toujours la mériter.

 



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