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LE WOLOF DANS LES MÉDIATS : Parler pour soi ou pour les autres ?

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LE WOLOF DANS LES MÉDIATS : Parler pour soi ou pour les autres ?

Si l’introduction du wolof dans les médiats a permis un renforcement de la démocratie par le biais d’un meilleur accès à la parole pour ceux qui n’avaient pas voix au chapitre, de nouvelles interrogations surgissent. Loin de l’effervescence, linguistes et journalistes posent les difficultés de la traduction, du passage de l’écrit au parlé, entre autre.

« Nous vivons cette période d’effervescence, cette joie de retrouver une langue qui soit une langue à nous ». C’est en ces termes que Mame Less Camara justifie le succès des émissions, notamment celles interactives, en wolof. C’est, donc, une situation de « triomphe presque nationaliste ». Mais le danger, c’est de faire surgir « des maîtres ès langue qui eux-mêmes ont tout à apprendre parce qu’ils compliquent inutilement le wolof ». La conséquence, qui d’ailleurs était prévisible, à en croire M. Camara, c’est la projection devant le champ médiatique de gens recrutés plus pour leurs compétences linguistiques que celles journalistiques. « On est à une période où de faux savants créent des déchets linguistiques alors que la langue a besoin d’être nettoyée pour être très efficace. Ils dénaturent les mots et surtout empêchent cette langue de progresser aussi vite qu’elle aurait dû », dit-t-il avec un ton presque sarcastique. Cet avis est partagé par Moussa Daff, professeur de linguistique à l’Ucad, qui estime que « quand on complique, on ne communique plus ». Même si, d’après El Hadji Assane Guèye, il n’y a aucun mal à se livrer à un petit exercice pédagogique en expliquant certains mots à l’auditeur.

Un travail de rationalisation, de spécialisation des mots, s’impose dès lors. Mais pour cela, il faut un consensus entre journalistes, auditeurs et sociolinguistes.

Le préalable à tout cela, c’est l’alphabétisation des journalistes, soutient Moussa Daff. « On dit qu’environ 95 % des sénégalais parlent wolof mais les chiffres ne correspondent pas toujours à la réalité. La vérité c’est qu’il y a ceux qui parlent réellement le wolof et ceux qui comprennent le wolof », précise-t-il. Tout compte fait, le wolof est la première langue véhiculaire du pays. Ce qui se perçoit aisément par le fait qu’elle est la langue de la publicité dans les médias audiovisuels locaux.

La vraie difficulté consiste à dire l’information - le plus souvent faite en français - en wolof. Toute traduction est une trahison, a-t-on l’habitude d’entendre. « Quand on passe d’une langue à une autre, on a conscience de franchir une barrière linguistique mais ce qu’on n’a pas toujours conscience, c’est qu’on traverse aussi une barrière culturelle », souligne Mame Less Camara. Là, la difficulté réside souvent dans l’absence d’équivalence entre une littérature écrite (en français) et celle orale (en wolof). Les revues de presse constituent un exemple éloquent de cette situation. « N’ayant rien qui soit ou qui ressemble à la revue de presse, alors qu’est-ce que le wolof offre comme solution ? C’est des genres littéraires wolof : le « tassu », le « mband », le « khakhar ». Selon l’orientation de l’article, inconsciemment, on distribue ces articles dans ces différents genres littéraires. Ce qui fait que nos Rp (Revues de presse) ressemblent à quelque chose de spéciale parce qu’on n’a pas pris le temps de neutraliser les transferts culturels qui se sont opérés parfois à notre insu alors que nous pensons faire seulement un travail de traduction », diagnostique Mame Less Camara. Toutefois, le champ médiatique a fortement influencé la qualité du wolof, d’après le Pr Daff. Plusieurs termes forgés par les journalistes ont fini d’acquérir leurs lettres de noblesses et sont largement usités par les populations. « Quand il n’y avait que radio Sénégal, le wolof utilisé dans une émission comme « Disso », par exemple, était un wolof châtié, d’un vocabulaire recherché et adressé à un auditorat essentiellement paysan et rural. Avec l’apparition des radios privées, entre-temps, le wolof utilisé a largement évolué. Devenant une sorte de mélange avec plusieurs emprunts », analyse Moussa Daff.

La raison : « le wolof est une langue d’intercompréhension, une langue de rencontres ». Ce qui facilite les ajouts et les emprunts. Ce qui n’est, toutefois, pas mauvais. « Il n’y a aucune langue au monde qui a pu prospérer et évoluer sans emprunter à d’autres langues. Les langues sont un patrimoine de l’humanité », dit-il, dégageant ainsi l’idée d’une pureté de la langue, ce « purisme superstitieux » pour reprendre l’expression du vénézuélien Andre Bello, largement encrée dans les consciences. Dès lors, il n’y a aucun mal à emprunter ce qui est utile et efficace (puisqu’on est dans le champ de la communication) tout en conservant les fondamentaux de sa propre langue. « Imaginez que quelqu’un veuille traduire le mot pomme en wolof, ce sera de la spéculation inutile », estime M. Daff. Les exemples ne manquent pas. En définitive, une langue évolue. « C’est comme un corps vivant : sa vitalité ne tient pas à l’identité constante de ses éléments mais à l’uniformité régulière des fonctions qu’elle exerce et qui précèdent sa forme et son genre distinctif », rappelait l’écrivain canadien d’origine argentine, Alberto Manguel, dans les colonnes du « Monde diplomatique » de mai 2009. Citant Jorge Luis Borges, il ajoute que « l’erreur provient de ce que l’on oublie que chaque langue est une façon de sentir l’univers et le percevoir ». La fonction précède donc la forme. Cependant, les termes ont une histoire. Et là, même à l’intérieur d’une langue, on n’échappe pas à la difficulté. « Quand on a voulu traduire le président du Conseil rural par « laman » (ancien propriétaire terrien dans le Sine-Saloum), ces Pcr ont vite fait de vendre les terres parce que ce terme implique une confusion d’époque », rappelle M. Daff.

Pour échapper, donc, à cette difficulté de passer d’un système écrit et rigide (du français) à un système oral beaucoup plus libre et libéré (au wolof), la tâche s’annonce ardue. « Le wolof est une langue qui s’emballe, d’après Mame Less Camara ; et si on n’y fait pas attention, c’est comme si on monte un cheval fougueux, devenu incontrôlable. C’est exactement ce qui est en train de se passer. Il y a besoin d’avoir recours à des spécialistes, des linguistes, des sociologues, des spécialistes de la culture de notre pays pour essayer de pondérer les effets parfois spectaculaires et théâtreux ».


 



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