Célébrer le sous développement… Amadou Gueye NGOM Lundi 8 Déc 2008
Des années de plans
quinquennaux, d’ajustement structurel, près d’un demi siècle
d’indépendance…Il est temps de se poser des questions: à
quoi peuvent bien nous servir des systèmes de fonctionnement dont les moyens
font défaut et dans les arcanes desquelles se perdent les populations ?
A cet égard, le Mandat d’Ousmane Sembene se révèle
d’une cruelle actualité.
L’erreur difficilement
pardonnable aux premiers dirigeants de l’Afrique indépendante fût
d’avoir voulu perpétuer des œuvres que nos civilisations antérieures
n’avaient pas conçues… Pour leur confort exclusif, les colonisateurs
européens s’étaient construits, en Afrique, des villes à
l’image des leurs et en fonction de leur génie propre. A Dakar,
en moins d’une génération -trente ans- après le départ
des colons, bâtisses et rues de Dakar sur lesquelles ne veillait plus
l’âme de leurs concepteurs avaient commencé à se dégrader.
On prit l’initiative de refaire du neuf à la place de l’ancien,
sans aucun plan d’urbanisme autre que celui tracé en 1857 par le
Gouverneur Pinet Laprade; plan autour duquel tout se calque et se décalque
dans de joyeuses improvisations. On accuse souvent les ruraux d’avoir
défiguré et sali Dakar. Les villages, toutes proportions gardées,
sont pourtant bien plus propres. Non qu’on n’y trouve de ces déchets
plastiques et autres verroteries, résultant des modes urbains de consommation
mais parce que « les gens de la « brousse » comme on les appelle
avec mépris, abandonnent, une fois en ville, leurs habitudes traditionnelles
de gestion patrimoniale: l’espace soi. La ville prolonge le village où
l’on peut se soulager derrière le buisson. En ville, n’importe
quel mur, juste assez élevé pour se soustraire aux regards, devient
une pissotière, nonobstant l’ « Interdit d’uriner”,
parfois d’irruner , " Yone téré na koufi saw "
qui traduisent aussi bien l’usage fantaisiste de la langue d’emprunt
que le non respect des décrets de transcription des langues nationales
dont les tolérances orthographiques s’étalent aussi impunément
que le jet nauséabond. Il va de soi que nul n’est censé
connaître une loi écrite en langue étrangère; pas
même transcrite dans nos langues nationales, en caractères latins
ou arabes La rue à tout le monde et à personne s’appelle
désormais « mbeddu Buur », confiscable par confréries
religieuses, baptême, mariage, retour de la Mecque, le tout, dans un semblant
de cohésion du tissu social. Le citadin qui s’autorise à
envoyer son mouton paître sur le gazon public n’est pas réprimé
au même titre que le berger du village dont le bétail saccage le
champ d’autrui. La place de l’Indépendance jonchée
de détritus n’a plus la dignité ni de la Place Protêt
et ses kiosques à musique d’avant l’Indépendance ni
du « Pénc » villageois où s’élaborent
et se décident les affaires de la communauté. En milieu rural,
les espèces nécrophages : hyènes, chacals, corbeaux et
chiens errants assurent tout naturellement la voirie. Dans les cités,
la voirie urbaine tombe en panne ou s’en va-t-en grève pour non
payement des salaires. « Mbeddu buur » devient dépotoir.
Déboulent peste et choléra que les infrastructures sanitaires
n’arrivent pas à juguler avec des moyens inversement proportionnels
à la croissance démographique des villes. Autant de maux et comportements
dont l’agressivité entre en conflit avec les attendus d’une
république dont la population dans sa criante majorité saisit
mal la notion, au sens occidental du terme. A notre insu nous devenons un nouveau
type de citoyen citadin, produit sous culturel sans repère et irrespectueux
de tout ce qu’il attribue à « Alalu Buur », patrimoine
impersonnel d’un Etat abstrait. De quoi prendre Axelle Kabou à
rebrousse poil : « Et si l’Afrique célébrait le sous
développement ? »
Amadou Gueye Ngom
Critique social
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