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Le bateau roi du fleuve Sénégal

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Le bateau roi du fleuve Sénégal

Le « Bou el Mogdad » embarque chaque semaine une cinquantaine de passagers entre Saint-Louis et Podor. A six noeuds de moyenne, laissez-vous charmer par cette croisière à remonter le temps.

 

Teuf, teuf, teuf, teuf, teuf... Un léger panache noir sort de l'imposante cheminée vermillon du vieux navire, vite évaporé dans un ciel céruléen parfaitement serein. Comme chaque dimanche, le Bou el Mogdad a quitté le quai Roume de Saint-Louis vers 6 heures du matin, ses maisons basses et ocre dévorées de bougainvilliers, ses trottoirs incrustés de coquillages blancs et ses rues tracées au cordeau, où se faufilent encore les fantômes de Loti, Mermoz, et des belles signares (*). Difficile pour le voyageur de quitter cette escale au charme puissant fondée par d'aventureux marins dieppois, alanguie entre deux bras du Sénégal sur le rebord de l'Afrique occidentale... sauf si c'est pour naviguer sur le bateau mythique des Saint-Louisiens, leur enfant chéri, silhouette familière et vieille dame respectée qui, dès 1951, assurait le trafic de marchandises, de courrier et de passagers de Saint-Louis à Kayes, au Mali, pour le compte des Messageries du Sénégal. Conçu dans des chantiers hollandais pour cette navigation spécifique sur le fleuve, sa coque en excellent acier et ses deux moteurs de 400 chevaux sont d'origine. Pour le reste, voici un navire à l'histoire attachante, ayant connu bien des aventures et parfois bourlingué en eaux troubles, qui compte des admirateurs dans le monde entier.

 

Teuf, teuf, teuf, teuf, teuf... Accoudé au bastingage sur le pont supérieur, calé dans un hamac ou confortablement assis dans un fauteuil à proximité du bar, chaque passager prend vite ses aises à bord. Discret, le commandant Bassirousy est à la passerelle, un pilote à ses côtés, manœuvrant l'antique barre à roue. De temps à autre, on peut le voir jeter un œil sur le grand livre posé sur une chaise à sa droite, L'Atlas nautique du fleuve Sénégal, de l'hydrologue K. I. Beziukov, édité en 1971 par l'IGN. A lui, la charge d'assurer une navigation fine dans les innombrables boucles de ce fleuve de 1 700 kilomètres de long, qui prend naissance dans le Fouta-Djalon en Guinée, de déjouer les pièges de l'étiage, des courants et des bancs de sable, et de faire découvrir aux passagers du Bou (comme on le surnomme affectueusement) les sortilèges de ces confins arides. A aucun moment, pendant les six jours de cette croisière, nous ne croiserons une autre embarcation de taille, tout juste ces «longues pirogues à éperon, à museau de poisson et à tournure de requin», déjà observées par Pierre Loti. Aussi, à maintes reprises, le Bou à l'escale s'ancrera au beau milieu du fleuve, dans le lit du courant, sans jamais se soucier de gêner : nul autre navire ne circule sur ses eaux vertes.

 

Le Sénégal à tribord, la Mauritanie à babord, le Bou el Mogdad s'enfonce paisiblement vers l'intérieur des terres. La vie y est rustique et confortable. Seules la vaste cabine du commandant et les cinq cabines Confort disposent de la climatisation, de leurs propres douche et toilettes. Les autres se partagent à quatre les sanitaires. Mais les vingt et un membres de l'équipage veillent avec beaucoup de bienveillance tant à la propreté des lieux qu'au plus grand confort de chacun. Et les journées inondées de soleil, aussi lisses que les eaux du fleuve, passent en toute quiétude, rythmées par la cloche indiquant l'heure des trois repas (excellents) et par les escales, l'heure de la sieste, les massages prodigués par Anta ou les apostrophes joyeuses de Petit Ba, le barman, n'omettant jamais d'annoncer à pleins poumons que «le bar est ouvert» !

 

Les passagers, quant à eux, ont souvent bourlingué. Celui-là évoque l'atmosphère à bord de l'Aranui, un cargo mixte qui navigue en Polynésie française ; un autre, ornithologue chevronné, est venu de Nouvelle-Calédonie pour la visite du Parc du Djoudj (troisième réserve ornithologique au monde). Un troisième passera toute la semaine rivé à son carnet d'aquarelles, fasciné par les petits villages sahéliens écrasés de chaleur et l'accueil incroyablement enthousiaste réservé partout au bateau. Beaucoup enfin sont des amoureux de l'Afrique, qui tous avaient entendu parler de ce bateau et n'avaient encore jamais pris le temps de faire la croisière.

 

Pendant toutes les années 50, le Bou el Mogdad est l'un des seuls moyens de communication entre Saint-Louis, ancienne capitale de l'Afrique Occidentale française, et les populations reculées du nord du pays, pour lesquelles ses allers-retours sont vitaux. A la fin des années 60, le réseau routier progresse, les villages deviennent plus accessibles, le bateau moins utile, et le voilà qui commence tristement à rouiller à quai. Pas pour longtemps. En 1972, Georges Console le rachète, pour assurer le transport de fret dans un premier temps, puis de touristes vers 1978 - dès l'avènement des voyages de loisirs. Bien sûr, les populations locales - et notamment les élèves du lycée Faidherbe - continuent de l'emprunter régulièrement. Avec ce personnage haut en couleur pour propriétaire, le bateau forge sa légende : il connaît des heures de gloire avec la distribution d'aide alimentaire pendant les grandes sécheresses, transporte des médicaments, des lunettes, mais manque aussi de couler en Guinée-Bissau, et sera entièrement pillé en Sierra Leone... Bref, après avoir transporté des milliers de passagers, Georges Console consent, en juillet 2005, à vendre son bien le plus précieux à Jean-Jacques Bancal, Saint-Louisien français et sénégalais, connu de tous dans la région, et à ses associés. Trois mois de carénage à Dakar et le voilà qui revient au berceau, le 16 octobre 2005, devant toute la population de Saint-Louis massée sur ses quais. Ce jour-là, le pont Faidherbe - symbole de la ville -, fermé depuis plus de vingt ans, a pivoté lentement afin de laisser passer Sa Majesté le Bou. Les deux puissants coups de sirène retentirent : tout était rentré dans l'ordre.

 

Sur les quais de Dagana, à l'ombre des vieux fromagers

Teuf, teuf, teuf, teuf, teuf... Voilà Richard-Toll, la ville de la canne à sucre - qui doit son nom à un horticulteur français. De novembre à juin, les champs environnants sont volontairement brûlés avant la coupe, provoquant de spectaculaires embrasements. Puis Dagana, ancienne ville-frontière du royaume wolof, qui vivait du commerce de la gomme arabique, assoupie le long de ses quais plantés de très vieux fromagers. Dans le quartier de l'Escale, les femmes lavent le linge à même le fleuve au pied des escaliers, les enfants jouent dans le sable à leurs côtés, un vieil homme pêche de petits poissons à l'épervier... Les vestiges d'un fort alimentent les souvenirs d'une époque lointaine où officiers français, tirailleurs sénégalais et populations locales partageaient la même vie simple de ces anciens comptoirs perdus à l'intérieur des terres d'Afrique. Enfin Podor et ses belles maisons de commerce du XIXe siècle alignées le long du fleuve - magasin au rez-de-chaussée, logement à l'étage -, certaines retapées avec goût. Nous sommes au terme de notre navigation de 215 kilomètres. «Tout est parti de ce vieux fleuve, vilain et monotone par endroits, mais si chargé d'histoire», conclut notre guide savant, Ansou Mana. «Le crayon de Dieu n'a pas de gomme», lui répond en écho un superbe graffiti rédigé sur le quai Henri-Jay, quartier de Sindoné, dans l'île sud de Saint-Louis.

 

(*) Nom donné aux jeunes femmes métisses issues du mariage de Portugais avec des femmes fulas de la Petite-Côte du Sénégal et de Saint-Louis, jusqu'au milieu du XIXe siècle



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